Le philanthro-capitalisme occupe le terrain et les esprits dans un parc athénien (1/2) par Nicolas Richen et Lola

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La passion pour la liberté est plus forte que toutes les chaînes

À Contre-Courant

Le philanthro-capitalisme occupe le terrain et les esprits dans un parc athénien (1/2)

10 novembre 2022 par nicolasrichen, publié dans Articles, Articles collectifs, Carnet de voyage en Grèce, Journal de terrain sociologique, Politique

Policer l’espace urbain du centre-ville, invisibiliser les « indésirables », étouffer les pratiques informelles et autogestionnaires à Pedion tou Areos

Nicolas Richen et Lola

1. RESSENTIR ET COMPRENDRE LA VIOLENCE SOCIO-SPATIALE

Un espace libre, gratuit, vert et propice aux activités autogestionnaires. Un espace du quotidien qui cristallise aussi des peurs, qu’elles soient fondées ou non. Un espace pour respirer, parfois pour se cacher et se reposer. Un poumon vert dans une ville étouffante, ultra-bétonnée, encombrée, bruyante. C’est souvent de cette façon que des Athénien.nes nous décrivent Pedion tou Areos (Πεδίον του Άρεως), le plus grand parc du centre-ville, administré par la région de l’Attique. Ce parc, nous le parcourons au quotidien et c’est dans ce cadre qu’a débuté notre réflexion*. En juin 2022, l’exposition d’art contemporain Plasmata débarquait à Pedion tou Areos. Une nouvelle fois, son organisatrice, la fondation Onassis, occupait et grignotait du terrain rendant ainsi toujours plus difficiles les usages et les activités informelles. A l’occasion de l’été 2021, elle organisait déjà, dans ce même parc, l’exposition You and AI: Through the Algorithmic Lens. De nouveau, dans le parc, des écrans de plusieurs mètres de haut et de large nous écrasaient, des bandes sons saturaient l’espace sonore, des employé·es (sûrement précaires) posté·es à chaque installation assuraient une présence sécuritaire.

Nous avons eu la sensation qu’un changement majeur s’opérait dans le parc : un sentiment de mal-être, de violence symbolique et de dissonance s’installait en nous. Ce ressenti, c’est le point de départ de cet article. Il traduit des politiques foncièrement racistes, mais aussi une lutte spatiale et donc, inévitablement, une guerre de classes sociales de plus en plus violente dans le centre d’Athènes. On a alors voulu éplucher les mécanismes de pouvoir en place dans le parc pour saisir un phénomène plus global dévorant la ville : le philanthro-capitalisme. Petit à petit, nous avons réalisé que Pedion tou Areos était en fait un espace libre et vert de plus à standardiser pour la Municipalité d’Athènes, la Région de l’Attique et toute une série d’acteurs privés, comme le sont les collines de Filopappou et de Strefi, la place d’Exarcheia ou encore les parcs d’Akadimia Platonos, de Kiprou kai Patission ou de Drakopoulou, pour ne citer que ceux-là. Nous parlons ici d’espaces verts, non pas au sens que lui donne l’élite culturelle qui compose la fondation Onassis – un « environnement » aseptisé, à optimiser, à rendre « attractif ». Non, nous voulons plutôt faire référence à l’écologie des classes galériennes. Ce qui se passe sous nos yeux, c’est une lutte entre deux pratiques du monde : une informelle et autogestionnaire (par le bas) face à une autre (par le haut), institutionnelle et d’accaparement du commun pour des intérêts privés et marchands. C’est une lutte des places au sens de M. Lussault, des places sociales et spatiales. Plus nous enquêtions, plus nous découvrions l’ampleur de ce processus de dépossession spatiale à Athènes et la façon dont la classe dirigeante locale travaille de concert avec des acteurs centraux en Grèce: ceux du philanthro-capitalisme débridé – nous pensons en particulier aux fondations Onassis et Stavros Niarchos. Rapidement, nous avons vu se dessiner un phénomène tentaculaire et en accélération dans la ville, comme en témoigne la multiplication d’activités de la fondation Onassis dans de nombreux quartiers athéniens. Nous aborderons le cas de cette dernière fondation à Pedion tou Areos pour illustrer un processus qui, nous le verrons, fait écho à un mode de gouvernement connu de longue date en Grèce sous le nom d’évergétisme.

Pour autant, notre article défend l’idée qu’il est possible et souhaitable de venir à bout de cette emprise sur nos espaces communs, nos vies et nos façons de faire société. Car le phénomène que nous allons décrire et analyser rencontre aussi des résistances, (physiques, collectives et mémorielles) contre ce qui détériore le parc et à travers l’affirmation de ce nous appelons l’infra-ville – en clin d’œil à l*‘infra-politique* de James C. Scott. Cette dernière fait écho à l’underground: c’est la ville qu’on ne voit pas quand on la regarde depuis le haut, comme une maquette d’architecture ou à travers une vision sécuritaire et marchande. C’est la ville que l’on vit, lorsqu’on est dans la rue, que l’on comprend les codes de la débrouille, de la magouille, de la survie, de l’informel et de l’auto-organisation.

*Notre approche résolument critique se situe au carrefour des sciences sociales, du journalisme et de l’analyse politique. Notre critique vise en particulier les institutions en place, la classe dirigeante et non les travailleurs.ses ou artistes appartenant aux classes laborieuses. Il s’agit pour nous de cibler l’Etat et le système capitaliste (en particulier sa déclinaison philanthropique) qui déplacent des pans entiers de populations considérées « indésirables » des quartiers du centre d’Athènes et rendent les espaces publics (ou jadis les espaces communs) hostiles pour ces mêmes personnes. L’écriture de cet article est également motivée par nos propres expériences militantes radicales en France et en Grèce au sein de squats, dans des cuisines autogérées, dans des réseaux d’entraide avec les exilé·es ou le mouvement des Gilets Jaunes. Un grand merci à nos relecteurices.

2. UNE CONTRE-HISTOIRE DU PARC PAR LE BAS

Pour aller plus loin que notre propre ressenti, nous avons mené des observations directes, des discussions informelles avec des personnes qui viennent régulièrement dans le parc depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies pour certaines d’entre elles. Nous allons aussi nous baser sur des entretiens menés avec 3 personnes aux trajectoires diverses. Tout d’abord, avec Thodoris, 66 ans, habitant d’Exarcheia depuis toujours. Il est engagé de longue date dans différentes luttes du quartier ainsi que dans un comité de défense du parc Εμείς στο Πεδίον του Άρεως (Nous à Pedion tou Areos). Ensuite, nous avons rencontré Kostas. Il a grandi loin du parc, dans le quartier de Nea Smyrni, mais dès le début des années 2000, il fréquente Pedion tou Areos, puis s’installe dans un appartement situé à proximité en 2020. Enfin, nous avons rencontré Mega, arrivé en 2019 à Athènes en étant réfugié kurde iranien. Il habite dans les environs du parc qu’il a découvert à travers les réseaux de squats. C’est à Pedion tou Areos qu’il a pu donner les premiers cours d’arts martiaux de son club ouvert à toustes et gratuits.

Pour Pedion tou Areos comme pour les autres parcs d’Athènes, c’est l’histoire d’une place pour les sans-places

Même si ces trois personnes sont attachées au parc de différentes manières, elles le décrivent toutes comme un espace vert et libre. Dans cette ville dense et bétonnée, avoir accès à de l’espace, de la fraîcheur et à un air plus respirable est une nécessité mais aussi une rareté. Voilà pourquoi Pedion tou Areos est essentiel pour des personnes galériennes, au-delà de leurs différences de parcours. C’est un espace libre tout d’abord de constructions. Cette absence de bâti, Thodoris nous rappelle son importance vitale quand en 1981 et 1999 des tremblements de terre ont touché Athènes: « Les gens se réfugiaient là-bas et allaient même y dormir pendant 2 jours. Dans ces moments de détresse, le parc était un endroit de sociabilité et d’entraide très important. » C’est aussi un espace libre, qui laisse place à l’imagination et à la débrouille populaire. Pour Pedion tou Areos comme pour les autres parcs d’Athènes, c’est l’histoire d’une place pour les sans-places : pour les personnes qui survivent à la rue et dont l’accès gratuit à l’eau, à des toilettes, à un espace sans surveillance est rare; pour celles qui s’entassent dans des appartements invivables pour qui le parc est un prolongement du chez-soi pour fêter un anniversaire, inviter des ami·es au café, partager une partie de backgammon ou encore pour être seul.e; pour les collectifs militants qui n’ont pas de locaux; une place pour la culture DIY, pour les concerts et festivals non déclarés et auto-organisés. Ou encore un espace pour des cours de sport comme le raconte Mega : « Le parc est un endroit immense qui nous permet de faire beaucoup de choses, c’est très vert donc il y a toujours de l’air frais. C’est un parc vraiment unique dans le centre d’Athènes; c’est aussi un endroit sûr pour les femmes, les familles. C’est pourquoi nous avons choisi cet endroit pour nos entraînements. » C’est à travers ces autres regards qu’il a été possible de comprendre que ce parc peut-être, d’un côté, un espace de détente et de liberté et de l’autre, un espace de peurs, de vigilance permanente, de survie, de débrouille, où l’on se bat ne serait-ce que pour trouver le sommeil.

Dans les années 90, comme Kostas nous le raconte : « Ce n’était pas un parc très important, […] c’était plutôt pour les locaux, c’était sympa pour les gens d’Exarchia pour promener leurs chiens et faire une balade à vélo. » Le parc est alors aussi prisé par les skateurs comme Billy Gee qui témoigne dans Inside Story. Alors enfant, il a commencé à fréquenter le parc en 1995 avec des amis: « Nous avions l’habitude de traîner près de la statue d’Athéna, où de nombreux skateurs se rassemblaient à l’époque. C’était une sensation géniale, un petit univers avec de nombreux mondes. Les immigrants russes et albanais se rassemblaient devant la statue de Constantinos, tandis que les punks nous rejoignaient devant la statue d’Athina. » Pour Billy, Pedion tou Areos est devenu une deuxième maison jusqu’en 2008 et les travaux de réaménagement. Cet attachement pour le parc s’accompagne d’une responsabilité pour son entretien, alors que le personnel de la Municipalité d’Athènes et de la Région de l’Attique est réduit entre les années 80 à 2004 : « Avec 60 skateurs, nous y avons passé tout notre temps libre. On a aimé et on a souffert (pour/dans) le parc. Chaque semaine, nous achetions de l’eau de Javel et prenions le tuyau des kiosques pour nettoyer cet espace car des feuilles et des baies s’accumulaient. Nous sortions l’argent de nos poches pour acheter du ciment et « colmater » les flaques d’eau, coller les bouts de marbre qui se détachaient des dalles. De temps en temps, on taillait les plantes autour de la statue. »

Selon Thodoris, le processus de privatisation du parc avance tout doucement depuis les années 90, période des travaux d’agrandissement de l’association sportive Panellinios Gymnastikos sillogos. Cette association est présente dans une partie du parc depuis les années 1980. En 1997, son président change. Désormais dirigé par Minos Kyriakou, le fondateur du groupe télévisuel privé Antenna. Sous sa présidence, en 1998, l’association s’agrandit sur 1500m² et 3 étages. Ces travaux violent les conditions des autorités publiques quant au statut « non-constructible » dans le parc. Cela paraît anecdotique mais c’est le début d’une lutte car Thodoris nous raconte que cette année-là, « un comité des habitants s’est formé pour dénoncer cette construction parce que personne ne réagissait ». C’est aussi un des premiers et nombreux exemples que Thodoris nous donne pour parler du diaploki (διαπλοκή). Ce terme désigne un entrelacement des relations et intérêts des classes dirigeantes (médiatiques, politiques, industrielles) qui s’organisent ensemble pour obtenir des avantages, contrats et services dans le cadre légal ou non.

Une dizaine d’années plus tard, entre 2000-2003*,* Pedion tou Areos fait partie du « programme de rénovation urbaine » élaboré par le ministère de l’Environnement et des Travaux publics en vue des Jeux Olympiques de 2004, avec l’approbation de la préfecture d’Athènes-Le Pirée. Thodoris, nous raconte qu’au début des années 2000, « le parc était ouvert, il n’y avait pas de grilles, il était seulement délimité par des buissons« . Les premiers travaux comprennent la pose de barrières, la coupe d’arbres, la division du parc en 4 parties et réduction du nombre d’entrées de 16 à 4: « Il y a eu des manifs avec non seulement les habitants des quartiers environnants mais aussi de toute la ville. C’était surtout des personnes des milieux anti-autoritaires et de gauche. Ils avaient déjà mis des barrières mais certaines ont été renversées. » Thodoris se souvient d’un mouvement « massif » : « Il y avait 500 personnes qui surveillaient et 500 qui faisaient tomber les barrières. » Si le projet initial et la réduction drastique des entrées n’ont pas vu le jour, les barrières ont malgré tout fini par s’imposer et, avec elles, un contrôle des horaires d’ouverture du parc. Ce changement marque déjà un tournant pour les personnes vivant dans le parc, désormais soit enfermées dedans la nuit soit obligées de déménager dans une rue attenante chaque soir et chaque matin.

Dans la même lignée, entre 2008 et 2010 le parc fait l’objet d’un plan de rénovation financé par des fonds européens et des fonds publics grecs à hauteur de 10 millions d’euros. L’entrepreneur fait finalement faillite et seulement 70% des travaux sont réalisés. Pour Kostas, c’est le début d’une aseptisation du parc : « Après la rénovation en 2010, ce n’était plus un espace ouvert, mais ce n’était pas non plus un espace privé. Donc, on pourrait dire que ce processus remonte à 12 ans et rend lentement le parc de moins en moins accessible. »

En 2013, sous le mandat municipal de Georgios Kaminis et de Nikos Dendias, le ministre de la « Protection civile » de l’époque, plusieurs « opérations skoupa » – littéralement opérations « coup de balais », qui se réfèrent à l’expulsion, à l’enfermement et au harcèlement policier des personnes soupçonnées « sans-papiers » – ont eu lieu dans le centre d’Athènes. Thodoris se souvient « qu’ils prônaient une « Athènes propre » et le problème a été déplacé à Pedion tou Areos, parce que là-bas ils n’étaient pas visibles. On parle à peu près de 200-250 personnes toxicos. Elles étaient cachées. Les personnes allaient autant pour acheter que consommer là-bas. Ces personnes n’étaient pas particulièrement dangereuses mais dans les médias, c’est devenu une histoire énorme comme quoi à Pedion tou Areos, « il y aurait des seringues qui vont te tomber dessus ». Les gens ne mettaient plus un pied dans le parc alors que ces personnes en addiction elles occupaient 1/8ème du parc. Donc certaines personnes, peu nombreuses, continuaient à y aller mais d’autres sont parties. »

Pendant l’été 2015, des personnes exilées arrivent à Athènes depuis les îles de la mer Égée. Sans solution de logement d’urgence, les places publiques comme Viktoria et le parc de Pedion tou Areos laissent place à des campements spontanés. Thodoris et Kostas se sont tous deux investis dans les réseaux de solidarité qui s’y sont déployés. Ils parlent d’un évènement « positif » malgré la précarité de la situation : la prise de conscience et la mobilisation des habitants du quartier dans la lutte pour les exilé·es. Kostas raconte que « ce n’était plus un parc, c’était plutôt un espace d’urgence. Il y avait des campements partout. Mais c’était une chose nécessaire à faire. Vous ne pouvez pas dire aux gens « ok, voici l’herbe, vous ne pouvez pas mettre votre tente », non. Tout le monde essayait d’avoir un endroit pour soi, de l’intimité. Je ne pense pas que beaucoup de gens aient critiqué cela. Je vous l’ai dit, Pedion a eu une histoire contrastée, donc même avant ça, peu de gens utilisaient Pedion ». Il détaille : « Au début, les gens étaient sceptiques, mais nous avons vu que tout le monde essayait de faire quelque chose : des bibliothèques ont essayé d’enseigner aux enfants, de leur donner des jouets, il y avait quelques médecins, des avocats et une équipe juridique. Il y a eu une grande réponse de la part de la communauté et généralement des gens des espaces anti-establishment, pour ainsi dire. Il y avait beaucoup de présence policière. Je me souviens qu’il y a eu quelques attaques de fascistes dans le quartier. Mais beaucoup de gens sont venus (nous soutenir) aussi. » D’ailleurs, Thodoris se rappelle de la mobilisation des supporters du club local du Panathinaïkos, lorsque le mot a circulé que des fascistes allaient attaquer les gens présents dans le parc. Les supporters ont alors organisé une sorte de « service de sécurité » pendant plusieurs jours. Pour Kostas, cette prise de conscience et la constitution de nouveaux réseaux de solidarité c’était aussi parce que pour une fois ces personnes marginalisées, invisibilisées et constamment mises à l’écart par les autorités se retrouvaient dans un espace situé en plein centre d’Athènes alors, « beaucoup de gens du coin qui n’étaient pas au courant de la situation des exilés ont commencé à s’impliquer. Avant c’était le déni « oh c’est loin de nous. C’est sur les îles ». Et puis c’est arrivé à Athènes. Je pense que beaucoup de gens se sont impliqués de la bonne manière. […] Pas mal de gens ont été vers les réfugiés à cette époque pour les aider, leur donner à manger, etc. En général, il y a eu une solidarité des gens du quartier ». Quelques semaines après, en août 2015, les personnes (environ 300) sont expulsées du parc et transférées soit dans le camps Eleonas (construit en 2 semaines, au départ pour 700 personnes, en périphérie) soit à la Place Viktoria pour ceux/celles qui ne voulaient pas aller à Eleonas.

Pour compléter cette histoire par le bas, il s’agit de rappeler l’importance du Indie Free Festival, un festival autogéré et non-marchand organisé par le réseau anarchiste Keno Diktio. Il a fêté ses 30 ans en 2021 et a été organisé à de nombreuses reprises à Pedion tou Areos, attirant des milliers de personnes chaque année. Jamais déclaré auprès des autorités, cet événement visait à créer des « Zones éphémères utopiques d’autonomie ». En juin 2018, il a été pour la première fois interdit par la Gouverneure de l’Attique Rena Dourou (Syriza), le Procureur Elias Zagoraiou et la police – il s’est quand même tenu quelques mois plus tard. Aucun festival autogéré d’une telle ampleur n’a pris place dans le parc depuis les confinements de 2020-2021 et le déploiement dans le parc du philanthro-capitalisme avec l’arrivée d’Onassis.

« Protomayias, c’est un endroit où les gens traînent, se rassemblent ou organisent des fêtes, comme des soirées techno et des festivals de hip-hop DIY. »

Kostas

En parallèle de l’augmentation du contrôle que l’on nous a racontés, les rassemblements et fêtes auto-organisées continuent à prendre place dans le parc. Et à ce sujet on se doit de parler de la Place Protomayias (Place du 1er Mai), où des événements du Parti Communiste grec (KKE) se déroulent historiquement. Située au milieu du parc, à côté d’un bâtiment militaire, Protomayias est centrale pour parler de la vie informelle dans le centre d’Athènes, une vie décriée par certains riverains comme l’illustre le discours de la page Pedion tou Areos to Parko Mas. Comme si cet espace était une extension d’un chez-soi (inexistant ou pas toujours confortable), des retraités y amènent des tables et des chaises pour y jouer au backgammon. Des jeunes du Pakistan jouent au cricket, d’autres participent à une discussion politique, à un tournoi de football antifasciste, ou à un bazar autogéré. La place Protomayias est aussi fréquentée par les habitué·es des concerts Do It Yourself (DIY) comme Kostas. Celui-ci a été témoin de l’augmentation de sa fréquentation et des activités auto-organisées depuis les confinements (2020-2021): « Protomayias est devenu un lieu de rassemblement beaucoup plus important qu’il ne l’était dans le passé. Depuis longtemps, c’est un endroit où les gens traînent, se rassemblent ou organisent des fêtes, comme des soirées techno et des festivals de hip-hop DIY. » En raison de la répression des squats dans les universités et des « opérations skoupa » qui se sont amplifiées ces dernières années avec le gouvernement de Nouvelle Démocratie, on peut comprendre pourquoi cette place est devenue une alternative pour organiser, par le bas, des activités gratuites et solidaires. « Pendant le confinement, c’était un endroit où venaient beaucoup de gens. Au lieu d’être enfermés chez eux, de n’avoir aucun endroit où aller, les gens essayaient de sociabiliser un peu plus que ce qui était autorisé parce qu’ils en avaient besoin. C’était une façon de dire « On sort de chez soi ». Pedion était un endroit où les gens pouvaient trouver cette paix, cette sérénité », conclut Kostas. Mais les confinements sont aussi synonymes d’une recrudescence des contrôles policiers (2020-2021) dans le parc et sur la Place du 1er Mai.

Enfin, cette histoire vue par le bas de Pedion tou Areos, c’est celle de toutes ces vies brisées et bricolées des personnes marginalisées (personnes en situation de handicap, d’addiction, personnes immigrées, racisées, LGBTQIA+, pauvres, squatteurs, corps considérées comme « anormaux » ou « excédentaires »), d’autant plus que c’est un espace urbain sans caméras, où il est possible de ne pas être vu. Quand les autorités n’avaient pas de plan de « valorisation du territoire » pour le parc, ces personnes y ont été déplacées, ici, pour les cacher, les rendre invisibles aux yeux des touristes, des riches. Des personnes y retrouvent des partenaires avec qui avoir des relations sexuelles et de l’affection et d’autres vivent de ce travail du sexe. D’autres encore y viennent pour vendre ou acheter de la drogue. Malgré les vagues d’expulsion de ces « indésirables » ces dernières années, de nombreux témoignages directs nous permettent d’affirmer qu’en 2022, de jeunes femmes (souvent avec des enfants en bas âges) et hommes immigré·es continuent de survivre dans le parc ou dans les environs. Les incendies de l’été 2021 nous l’ont rappelé. Le parc était en alerte incendie alors les autorités l’ont « vidé » et fermé. C’est à ce moment-là, qu’un regard extérieur au parc pouvait prendre conscience du nombre de jeunes hommes vivant dans celui-ci car ils étaient quelques dizaines à rester la journée dans les renfoncements de fenêtres d’immeubles environnants, peut-être en attendant de pouvoir y rentrer le soir.

Pedion tou Areos est un espace social fort dans le sens où les personnes qui le pratiquent lui attribuent différentes fonctions et mémoires. Cette contre-histoire du parc illustre bien le fait que si cet espace n’a pas été entretenu par les autorités locales pendant des années, les Athénien.nnes de naissance ou d’adoption, et habitants des quartiers environnants en particulier, l’ont utilisé de multiples façons en fonction de leurs propres besoins. Ces bricoleureuses d’informel et leurs pratiques ne sont pas à idéaliser car elles sont aussi empreintes de rapports de domination mais nous souhaitons les distinguer des pratiques de pouvoir par le haut.

Cette histoire par le bas que nous avons voulu en partie retracer permet de saisir l’ampleur des changements dans le parc en seulement quelques années. Pedion tou Areos est devenu un outil d’une stratégie urbaine de contrôle et de harcèlement policier des « indésirables »: les déplacer et les invisibiliser plutôt que de s’attaquer radicalement aux inégalités sociales. Ce qui va dans le sens de la politique du maire d’Athènes, Bakoyannis, qui consiste à rendre la ville encore plus « attractive » aux investisseurs (grecs ou étrangers) et aux touristes. Dans ce projet politique, la Région de l’Attique et la mairie d’Athènes on trouvé en la fondation Onassis une alliée de taille.

3. LA FONDATION ONASSIS, UN ÉCRAN DE FUMÉE. LE STORYTELLING ET LA RÉALITÉ.

La fondation Onassis a été créée en 1974 par un géant du transport maritime, Aristote Onassis. Elle s’est construite autour de son mythe : un self-made man qui a fait fortune dans le monde et qui est resté dévoué à sa patrie. Ainsi, la fondation serait un hommage rendu à son fils décédé ainsi qu’un « ruissellement » de sa fortune pour le peuple grec. La fondation est en fait divisée en deux secteurs : la Business Foundation et la Public Benefit Foundation qui fonctionne avec 40% des bénéfices annuels de la première.

Concentrons-nous déjà sur le premier secteur. Le groupe Onassis possède plusieurs « sociétés anonymes ». Selon le site officiel de la fondation, la Olympic Shipping and Management S.A (anciennement Olympic Maritime) serait la société qui, d’une certaine manière, chapeaute toutes les autres (Springfield Shipping Co. Panama S.A ; Olympic Vision Maritime Inc. ; Olympic Agencies LTD ; Olympic Shipping and Management Singapore S.A PTE. LTD.). Cet ensemble de sociétés réalise des bénéfices dans le transport de pétrole (21 pétroliers), de produits secs (10 vraquiers) et offre des services pour l’affrètement de navires et la comptabilité. Onassis, c’est donc avant tout un des plus grands transporteurs mondiaux de pétrole et autres produits dérivés. Le groupe est aussi acteur dans le transport mondial de gaz, par exemple, à travers les parts Olympic LNG investments LTD dans la société Gaslog. Cette société (et ses nombreuses filiales), même si elle préfère mettre en avant au Pirée (Grèce), est principalement rattachée aux Bermudes et aux îles Marshall. C’est aussi dans le cadre de Gaslog qu’Onassis et le groupe Livanos se sont associés à la branche Global Energy & Power Infrastructure de BlackRock.

Au-delà du secteur des énergies, le groupe Onassis a élargi son terrain de conquête. Déjà en 2009, A. S. Papadimitriou, le président de la fondation, annonçait que « le patrimoine est investi à un tiers dans les navires, à un tiers dans l’immobilier et à un tiers dans un portefeuille financier ». Effectivement, le groupe Onassis compte dans ses rangs, la société Ariona Hellas), société de construction, d’achat et de location d’immobilier dans la région de l’Attique. On retrouve aussi Asofin Management AG, spécialisé dans « la gestion et le financement de sociétés proches par l’octroi de prêts, de garanties et autres. La société peut acquérir, détenir, gérer, mettre en gage et vendre des biens immobiliers, des biens immatériels et d’autres droits, ainsi qu’exercer toutes les activités considérées comme étant dans l’intérêt de la société ».

Pour ce qui est de la Public Benefit Foundation, on ne peut la comprendre sans connaître ses entreprises et remarquer ce corps à deux têtes. En effet, en regardant de plus près les membres du conseil d’administration de la fondation, on voit l’entremêlement, ou bien la diaploki (διαπλοκή) (voir opa. cité), entre la fondation qui se présente comme « bienveillante » et les entreprises multinationales du groupe, destructrices de l’environnement et de la vie des travailleureuses. Au commencement, Aristote Onassis a composé le CA de la fondation avec les plus proches « collaborateurs » de sa compagnie d’armateur. Aujourd’hui, le CA est toujours un beau tableau symbole de l’entre-soi et des classes dominantes en Grèce. Par exemple, le président du CA depuis 2005, l’avocat Antonis S. Papadimitriou, est le fils de l’ancien conseiller juridique de A. Onassis. Ou encore Panayotis Touliatos, aussi membre du CA, était ancien secrétaire privé d’Aristote Onassis, avant d’être directeur de l’Olympic Maritime S.A puis de l’Olympic Shipping and Management S.A. L’organigramme rapide du CA que nous avons réalisé à partir du site d’Onassis nous montre qu’on ne peut questionner cette fondation et ses activités sans parler des élites culturelles et financières formant un seul et même monde. On parle de membres qui ont la plupart du temps étudié aux Etats-Unis, en Angleterre ou en France dans des domaines de formation passant par le droit (le droit des affaires notamment), l’économie, la finance, le commerce maritime, la marine, la physique et chimie, la philosophie (y compris aux profits de la finance et de la « gestion des risques des crédits »), la scénographie ou encore la littérature. Nombre de ces membres sont aussi présents dans les CA d’autres fondations, banques, entreprises, de fédérations d’entreprises. Ils et elles peuvent dans le même temps faire partie du monde universitaire, en Grèce ou à l’étranger ou encore être consul. Certains membres affichent même fièrement dans leurs présentations leurs liens avec la royauté britannique et de Monaco, ou encore avec l’ordre religieux.

Cette fondation qui se prétend chèrement attachée au local a placé son siège au Liechtenstein (Vaduz), son « cœur culturel » à New-York et un nouveau centre culturel, la Ola House à Los Angeles. Si l’on se concentre sur les actions de Onassis à Athènes, il y a la bibliothèque d’Onassis où se trouvent les archives du poète Cavafis rachetées par la fondation. On trouve aussi un hôpital de chirurgie cardiaque financé par la fondation, ainsi que des postes de grec moderne dans différentes universités, des bourses scolaires, des écoles grecques, des programmes d’éducation pour les personnes en situation d’autisme et de handicap. La fondation s’infiltre ainsi dans les domaines publics en proie aux politiques d’austérité et/ou au fort taux de chômage. C’est le cas des milieux artistiques en Grèce, dans lesquels Onassis semble vouloir être un acteur essentiel. En 2010, Athènes compte un nouveau bâtiment marqué Onassis : ONASSIS STEGI. Cet énorme bâtiment de 18, 000 m² (la taille d’un pâté de maison ) sur l’avenue Syngrou sert à des spectacles de théâtre, de musique, de danse et à des expositions. Sur le toit se trouve un restaurant gastronomique, pour donner l’ambiance. Ce centre culturel, vitrine d’Onassis à Athènes, prétend défier « les frontières entre l’art et la science, le genre et la technologie ». La direction de la programmation du pôle culture de la fondation revient à Afroditi Panagiotakou, qui s’est mariée quelques années plus tard, en 2014, avec le président de la fondation d’Onassis. A. Panagiotakou décide des événements organisés au Stegi et plus largement à Athènes, comme l’exposition Plasmata. Sans surprise, elle a tracé son parcours d’études supérieures en Grèce puis à Londres.

La fondation étend aussi son influence jusqu’au territoire immatériel, celui des sciences sociales. Elle finance, par exemple, le projet Athens Social Atlas du Centre National de Recherches Sociales (EKKE) dont l’objet est la cartographie sociale critique de la ville d’Athènes. De cette proximité avec les sciences sociales, elle en fait un socle de légitimité et une preuve d’esprit « critique » pour ces évènements comme Plasmata.

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