Le philanthro-capitalisme occupe le terrain et les esprits dans un parc athénien 2/2 - Nicolas Richen et Lola

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Billet de blog 20 déc. 2022

Le philanthro-capitalisme occupe le terrain et les esprits dans un parc athénien 2/2

Après le premier volet de notre article sur le parc Pedion tou Areos et son histoire informelle, voici la suite de notre enquête. Nous y abordons les ressorts idéologiques du philanthro-capitalisme à travers les activités de la fondation Onassis.

Nicolas Richen et Lola

Partie 1/2 à lire ici : Le philanthro-capitalisme occupe le terrain et les esprits dans un parc athénien (1/2) – À Contre-Courant

4. DES EXPOSITIONS À LA LUMIÈRE DU PHILANTHRO-CAPITALISME ET DE LA PRIVATISATION URBAINE

Après avoir esquissé les traits de la fondation publique et du Stegi d’Onassis, on va s’intéresser à la présence de la fondation dans le parc où celle-ci finance et organise des événements dits « culturels » et « gratuits ». Depuis 2018, Pedion tou Areos est devenu le terrain de jeu d’Onassis. Pour commencer en 2018, Park Fables, la cinquième édition du Fast forward Festival (financé par Onassis), a pris le parc comme objet. À travers des débats au Stegi ou des visites guidées, une radio, une fanfare et d’autres activités au sein du parc, l’objectif affiché était pour le moins conceptuel : créer « un champ éphémère de connexions fictionnelles entre le réel et l’imaginaire, provoquant des rencontres entre l’histoire et la mémoire, entre différentes personnes, désirs et expériences, entre les différentes situations et identités qui se forment dans Pedion Areos ».

Traduction : en investissant l’histoire des mémoires du parc, la fondation donne le LA, et par la même occasion, se construit sa propre place dans la ville comme nouvelle organisatrice du parc. Ce storytelling de la fondation repose sur la volonté « d’activer » un parc qui représente un « terrain fertile ». Déjà à cette période, se dessinaient leurs visées idéologiques : devenir ni plus ni moins le principal acteur et « bienfaiteur » d’une « sphère publique équitable et participative ». Mais derrière ce discours l’action d’Onassis transpire la violence de classe.

L’affiche du festival l’illustre bien en utilisant l’image de Mavroula, un chien errant compagnon de Maria, elle-même à la rue depuis 40 ans et dont le visage est bien connu dans le parc. Comment transformer le quotidien populaire mais aussi les vies de misère en des contes divertissants.

La première exposition d’Onassis entièrement à Pedion tou Areos remonte à 2021, avec You and AI: Through the Algorithmic Lens. Celle-ci est soutenue par la région de l’Attique et co-financée par le Programme de l’UE « Europe Creative ». Cet événement marque un degré supplémentaire dans l’appropriation du parc. Durant 1 mois, on a vu s’installer des écrans HD imposants, des sculptures 3D situées dans la végétation du parc et accompagnées d’extraits sonores reproduisant rugissements de lions ou barrissements de rhinocéros et ce à chaque mouvement détecté.

Le but de cette exposition ? Officiellement, parler de l’intelligence artificielle au prisme du « contrôle », de la « démocratie » et toujours de « l’espace public ». Avec You and AI, Onassis défend SA vision du parc : « Mais surtout, le parc Pedion tou Areos constitue le cœur d’une nouvelle Athènes – une Athènes multiculturelle débordante de communautés diverses – mais aussi un lieu où l’espace public est redécouvert, où les jeunes se rapprochent des citoyens plus âgés, et où le numérique rencontre le physique, le public rencontre le privé, et l’intelligence artificielle se connecte à chacun d’entre nous. » Ce monde merveilleux, sans antagonismes, où fleurissent partenariats publics-privés.

À travers You and AI, l’équipe d’Onassis s’empare des mouvements Queer ou des techniques du drag show. Elle reprend les mots des sciences sociales critiques, des milieux radicaux et des communautés oppressées : « Comment les stéréotypes liés au genre, à la race, au corps, au handicap, à la classe sociale sont-ils accentués par les décisions prises des machines, conduisant à une vision standardisée, homogène et monoculturelle du monde ? »

2021, la présence d’Onassis prend une autre ampleur dans le parc et ce toujours avec le soutien de la Région de l’Attique. L’exposition Plasmata : Bodies, Dreams and Data (plasmata signifie créatures) dure cette fois presque 2 mois et occupe tout l’espace visuel, sonore et le territoire (du sol jusqu’au ciel). Euronews titre sur « la plus grande exposition d’art numérique en plein air d’Europe ». 25 énormes écrans ou structures un peu partout dans le parc. Certains projettent un film, d’autres restent allumés toute la journée.

L’installation humanoïde appelée « Happiness » nous parle et mime la prise de drogue. Des écrans LED reproduisent les mouvements du corps des passants quand un autre représente un grand arbre à taille réelle avec un son faisant vibrer le sol sur plusieurs mètres à la ronde. De petites structures jusqu’à la méga-structure métallique de 22 mètres, « Planète rouge ». Cette dernière, ainsi qu’un ensemble de projecteurs bleus, sont visibles une partie de la nuit depuis les hauteurs d’Athènes.

La fondation s’étend aussi dans ce qu’elle nomme « des parties du parc qui ne sont pas, pour la plupart, connues du grand public ». L’équipe d’Onassis va plus loin et nous énonce ce qui est ou n’est pas le parc. La fondation fait même parler ses habitants, ou plutôt ses « créatures » : « Pedion tou Areos reste politique, collectif, non-exhaustif. Ses Plasmata [créatures] vous invitent à la découvrir. » Le but de cette exposition est d’explorer le corps « individuel ou collectif, humain ou non-humain, ou – ultimement – planétaire dans une société « post-technologique » à travers de grandes questions existentielles comme « Savez-vous qui êtes-vous ? Pouvez-vous rêver ? Pouvez-vous respirer ? »».

Mais tout cela reste du divertissement : « Plasmata promet de vous divertir mais aussi de vous donner une pause pour penser dans l’été Athénien. »

Le philanthro-capitalisme, c’est la classe capitaliste qui forge dans les esprits la possibilité de concilier l’acte de « prendre », d’exploiter, de privatiser et celui de « donner »

Ces trois expositions ont le joli visage du progressisme et du souci du bien public. Elles nous font presque oublier que chaque structure, chaque employé.e, chaque événement d’Onassis dépend (de l’argent et des décisions) d’un empire extractiviste basé sur le transport d’énergies polluantes.

Et derrière cet empire, c’est une élite voire une oligarchie de sociétés maritimes grecques qui se reproduit à cercle fermé. On peut prendre l’exemple des trois grandes familles Livanos, Niarchos et Onassis dont les sociétés respectives se concurrencent sur certains marchés, et qui pourtant, font plus que collaborer puisqu’elles se sont toutes mariées les unes avec les autres.

Alors, comment interpréter cette apparente contradiction entre le discours de la fondation et l’ADN même de l’entreprise Onassis ? Entre un discours en apparence critique sur les dominations et un empire familial capitaliste ?

Ces expositions peuvent toutes les trois être analysées au prisme du philanthro-capitalisme. Ce terme fait référence à une stratégie de gouvernance entre l’Etat et le marché. Celui-ci n’est pas nouveau mais pour les sociologues Linsey McGoey, Darren Thiel et Robin West (2018), « ce qui est vraiment nouveau, c’est le fait que les idées qui sous-tendent le philanthro-capitalisme soient devenues aussi influentes, quand, auparavant, une grande partie du public en Europe et en Amérique du Nord méprisait et jugeait ridicules des idées analogues, issues des théories du libéralisme économique, et y voyait une forme de maquillage idéologique servant à renforcer le pouvoir injuste des élites ploutocratiques ».

Le philanthro-capitalisme, c’est la classe capitaliste qui forge dans les esprits la possibilité de concilier l’acte de « prendre », d’exploiter, de privatiser et celui de « donner ». Ainsi, cette classe sociale qui pille le plus grand nombre ne serait pas celle qui crée les inégalités sociales mais plutôt celle qui va lutter contre ce mal naturalisé. Le capitalisme aurait dans son essence « la bonté humaine » et le soin de l’autre. Retournement des responsabilités, des rôles et de la réalité.

Cette classe sociale qui prospère sur les inégalités sociales va donc prendre le rôle de sauveuse pour le bien « public ». Cette croyance a comme conséquence de fausser la lecture de la réalité et surtout l’identification du rapport d’exploitation. Elle produit aussi un état d’hétéronomie, de dépendance de la plupart d’entre nous au bon vouloir des dominants. Le philanthro-capitalisme fait largement écho à ce qui est couramment appelé évergétisme en Grèce, au sens de mécène ou encore de donateur de « bienfaisance publique ».

4.1 La figure de l’évergétisme, une tradition politique actuelle

Derrière « évergètes » et « évergétisme », il existe une longue histoire qui nous rappelle que ces mécanismes de pouvoir et mode de gouvernement ne datent pas de la «crise» de 2008 ni même de notre siècle, comme le souligne l’article de Anastassios Anastassiadis (2011) sur lequel nous nous basons. Ces termes ont été conceptualisés au XIXᵉ siècle en Grèce, pour parler tant des réalités modernes de l’époque que pour étudier celles de l’Antiquité (englobant ainsi des pratiques pourtant très différentes selon les époques et au sein d’un vaste espace méditerranéen).

C’est autour du XIXᵉ siècle qu’apparaît l’ancêtre des pratiques de la fondation Onassis, la figure de l’évergète national. Ce « nouvel » évergétisme se dessine dans un contexte de transformation de l’Empire Ottoman et prend place dans un vaste réseau de commerce mondial en développement. Durant cette période de la fin du XVIIIᵉ siècle, un nombre croissant de Rums (populations chrétiennes orthodoxes de l’Empire Ottoman) émigrent pour rentrer dans le monde des affaires et, quand ils font fortune, renvoient des dons à leur région d’origine. Avec l’indépendance de la Grèce en 1821, les dons affluent aussi désormais vers Athènes en tant que capitale nationale et « symbole aux yeux des contemporains du lien retrouvé entre la nation grecque « renaissante » et son illustre passé ».

Par la suite, le commerce s’intensifie et le système des prêts à intérêt se développe. L’Église orthodoxe, actrice clé dans ce réseau commercial mais qui condamnait les voleurs et profiteurs, va alors modifier son discours pour parler d’acceptation et même de justification de ce système d’intérêts. En modifiant son cadre de définition du péché, elle légitime l’idée que « l’accumulation du capital devenait acceptable, dans la mesure où elle s’accompagnait d’une redistribution à travers les testaments », c’est-à-dire des donations pour les hôpitaux, orphelinats, hospices, etc. Au cours du XIXᵉ siècle, selon A. Anastassiadis, l’Église orthodoxe « l’a même érigé [l’évergétisme] en modèle d’action et de tradition chrétiennes ». Cette « manifestation d’une éthique orthodoxe de l’entrée dans le capitalisme » méditerranéen marque aussi le tournant où l’évergétisme devient un outil stratégique pour la reproduction de la classe bourgeoise.

Les élites universitaires, littéraires, commerciales et des banques, dont une partie comptant parmi la diaspora grecque, s’emparent alors de cette morale du « dédommagement à la société ». Ces pratiques de bienfaisance deviennent d’après Anastassiadis des « technologies de gouvernement » car elles servent de mode de maintien de la paix sociale dans ce contexte d’ouverture au commerce mondial, d’amplification des inégalités sociales et de concentration des profits.

Toujours au XIXᵉ siècle, l’évergétisme devient un élément du discours nationaliste en servant de « preuve » de la continuité historique d’une prétendue « Nation grecque », de son unité et, par extension, comme cache-misère des inégalités de richesses grandissantes au sein de celle-ci: « Hommes politiques, journalistes et intellectuels répétaient avec fierté, comme s’ils essayaient d’exorciser un spectre qui s’approchait à toute vitesse, que la question sociale n’existait pas en Grèce : tant qu’il y avait des évergètes nationaux, il n’y avait pas de lutte de classes. »

Par la suite, le XXᵉ siècle et les débuts de l’État-providence provoquent l’effondrement, d’un côté, de l’importance de l’État-nation dans les relations sociales quotidiennes et, de l’autre, de la figure de héros national des évergètes. Cependant, depuis la crise de 2008 nous voyons ressurgir la figure de l’Évergète national en Grèce et en Europe, comme nous souhaitons l’illustrer avec l’exemple de la fondation Onassis.

Selon McGoey et al, de nos jours, les évergètes ou bien « les philanthro-capitalistes tirent une partie de leur pouvoir et de leur charisme de l’ignorance stratégique des liens étroits qui unissent de longue date l’État et le marché, comprise ici comme une forme de cécité sociale ». Une deuxième force, selon Mc Goey et al, est que le philanthro-capitaliste se présente sous le jour d’ « une figure bienveillante au sourire aimable dont l’attrait repose sur le pouvoir d’une ‘idéologie de l’harmonie’ qui prétend réconcilier l’acte de donner et l’acte de prendre. C’est en séducteur, et non en scélérat, qu’[il] se présente […], un bouquet de fleurs à la main, pour soutenir qu’il est possible de faire le bien tout en faisant des profits ».

Ce beau visage de la philanthropie est aussi un moyen pour ces nouveaux acteurs de la mondialisation d’absorber les mouvements sociaux qu’ils leur font front dans les années 90 et jusqu’à aujourd’hui. Une nouvelle reconfiguration du capitalisme à cette époque passe donc par sa prétendue « moralisation » et par une stratégie d’invisibilisation des antagonismes (notamment de classe). Ce dernier aspect nous permet d’insister aussi sur la dimension territoriale mais aussi symbolique de l’accaparement de nos lieux et nos luttes par le philantro-capitalisme.

4.2 Conquête territoriale, capitalisme urbain, dépossession symbolique : « La fondation crée un nouveau monde »

Vision bourgeoise de la culture : washing in process !

La programmation culturelle et les discours d’Onassis s’inspirent des luttes émancipatrices quelles soient pour les personnes exilées, pour les minorités de genre, pour les communautés queer, etc. POUR et non pas PAR. Des collectifs ou espaces autonomes queer, de soutien aux personnes trans et/ou d’artistes pointent ce cynisme derrière la vitrine progressiste et les conséquences violentes qui en découlent :

« Le titre de l’exposition Plasmata s’approprie l’argot queer, tout en ne faisant rien pour soutenir les artistes locaux et trans et nos communautés qui sont à l’intersection. Durant l’exposition, la répression policière s’est intensifiée. Le public de classe moyenne venant au parc peut profiter d’une extravaganza queer, tandis que les gens sur le terrain sont sous surveillance constante ; et parmi eux les sans-abri, les personnes queer de couleur et les travailleur·ses du sexe. […] Plasmata d’Onassis s’approprie et fétichise l’histoire des sous-cultures du parc, notamment les réfugiés et les migrants, les homosexuels pratiquant le cruising, les usagers de drogues et les sans-abri qui cherchent un refuge dans une ville de plus en plus hostile à leur présence. Après cette intervention, au nom de l’art queer, le parc ne sera plus jamais le même.» (événement organisé à Athènes par ΛΑΛΑ, Sub Rosa Space et Fac_research, septembre 2022)

Sous couvert de défendre la fluidité de genre et les mouvements queer, ce discours est utilisé pour gommer une autre « binarité » celle des classes sociales et des luttes politiques. Pour le collectif de théâtre FYTA, on peut parler de pink-washing : « Avec la politique identitaire, si vous enlevez toute la critique politique qui parle des questions de classe, du droit du travail, du racisme, et que vous ne gardez que l’identité, vous gardez les paillettes et vous jetez l’expérience vécue des sujets aux égouts. »

« Harmonie, co-existence, multiculturalisme, compréhension mutuelle, synergie, collaboration, citoyen actif », le champ lexical de la fondation vient gommer tous les conflits et violences présents dans la réalité sociale. Le dernier terme de « citoyen actif » occulte particulièrement toute dimension de lutte, de contestation, de domination ou encore de pouvoir. On parle d’actifs, de productifs et non plus militant. Qui plus est, cela sous-entend qu’il existe des personnes « inactives » , que la fondation ne va pas tarder à « shaker » comme on peut le lire sur le site. Onassis se donne ainsi le rôle d’arbitre neutre dans les affaires publiques.

Cette injonction au consensus et au vivre ensemble fantasmé témoigne d’un phénomène qui dépasse Onassis : la pensée managériale. Ainsi chaque discussion, débat, table-ronde, message soi-disant engagé, contestataire ou encore radical devient un produit estampillé Onassis sur le marché de l’art bourgeois. En effet, comme le défend Seumboy sur son Instagram, « le regard bourgeois s’inscrit dans une culture aussi adaptative que le capitalisme lui-même ». Autrement dit, ce regard sur l’art se nourrit d’éléments des vies quotidiennes populaires. Il les extrait, les transforme en matériaux correspondant à ses codes puis les utilise contre ces mêmes quotidiens populaires à coup de paternalisme culturel ou encore en les expulsant progressivement de leurs quartiers. Voilà ce que l’on peut nommer washing, une stratégie de marketing à but lucratif et de rachat de crédit social pour un acteur central du capitalisme en Grèce.

Un autre trait caractéristique de cette fondation philanthro-capitaliste, c’est le culte de la personnalité qui entoure la figure richissime d’Aristote Onassis. Il suffit de parcourir le site Web de la fondation pour s’en convaincre. On y retrouve le storytelling sur un bienfaiteur patriote qui se serait fait tout seul comme nous le raconte le président de la fondation : « C’était un entrepreneur visionnaire, mais aussi un homme de culture et de savoir. Un citoyen du monde et grec dans l’âme. C’est pour toutes ces raisons que tous se souviennent encore de lui avec chaleur et amour aujourd’hui, 45 ans après sa mort. Non seulement en Grèce, mais dans le monde entier, Aristote Onassis est un modèle. » Ce « modèle à suivre» était un milliardaire fréquentant tout le gratin politique et culturel des années 60 et les invitant sur son yacht souvent accosté sur son île privée, Skorpios. Autrice d’une biographie sur Maria Callas, Lyndsy Spence, a eu accès à des correspondances entre la cantatrice et Aristote Onassis. Au Guardian, elle affirme qu’il « y a des informations dérangeantes, tirées du journal intime de l’une de ses grandes amies détaillant comment Onassis la droguait, notamment pour des raisons sexuelles. Aujourd’hui, on appellerait cela un viol commis par un proche ».

Il nous faut fissurer ce mythe pour comprendre aussi le lien entre l’empire d’Onassis et l’action de la fondation aujourd’hui. Car il ne faut pas croire que la présence d’Onassis se limite à Pedion tou Areos. La fondation est en train de poser sa marque dans de nombreux quartiers d’Athènes : le parc Longinou; la structure fontaine et un mural à Omonia; les 4 terrains de sport à Moschato, des peintures murales sur l’avenue Alexandras, sur la place Mavili et la place Avdi. Le quartier de Neos Kosmos, où se trouve le centre culturel Onassis Stegi, semble être le principal terrain de jeu-laboratoire de la fondation – « le quartier du Stegi » comme le dit elle-même la fondation dans une affiche de promotion de l’évènement « Block Party ».

Elle joue d’ailleurs avec le nom Neos Kosmos, le nouveau monde, dans lequel elle se place comme missionnaire qui « stimule les relations que les habitants et visiteurs entretiennent avec leur environnement et leur sens du lieu ». Onassis parle carrément de SON parc et de SON (nouveau) monde. Et la fondation nous prévient « this is just the start of a new start ». On peut clairement parler d’ambition expansionniste. Onassis prévoit de s’étendre dans la ville, comme le déclare dans le Financial Times Afroditi Panagiotakou, directrice culturelle à la Fondation Onassis : « L’année prochaine, un nouvel espace culturel d’Onassis ouvrira, conçu par Yinka Ilori, pour réunir mode et artisanat, biotechnologie et design. Ce sera un lieu pour les choses qui rendent la vie quotidienne plus humaine : la nourriture, les boissons, la musique, l’art. Athènes sera plus intéressante que jamais. »

Ainsi, une entité comme Onassis se place en sauveuse de nos espaces communs et devient une actrice toujours plus centrale dans la société. Là où la fondation parle d’intervention «créative, écologique, gratuite, publique» , nous, nous la voyons façonner la ville à son image avec un style homogène et aseptisé. Cette conquête territoriale n’est pas le simple fait d’Onassis mais plutôt d’une collaboration avec la Municipalité d’Athènes et la Région de l’Attique. En effet, une partie des rénovations et installations d’équipements sportifs d’Onassis dans les parcs athéniens se font dans le cadre des programmes municipaux voire des programmes communs entre Onassis et la mairie d’Athènes comme OnAthens. La vision de l’art portée par Onassis où « le local devient global et le global, local » se marie très bien avec les projets du maire d’Athènes. Ce style d’art dans lequel les élites mondiales, se déplaçant de capitale en capitale, se sentent bien, se sentent chez elles. Exactement dans la lignée de la politique municipale de Kostas Bakoyannis, pour qui Athènes doit devenir une ville attractive pour les touristes, les investisseurs et les fameux « digital nomads ».

Dans cette idée, la mairie alimente régulièrement sa campagne de promotion du tourisme de masse « This is Athens ». La municipalité lance aussi, en 2020, le programme Adopt your City, dit de « solidarité sociale ». Celui-ci propose joliment d’ouvrir des marchés au secteur privé dans la gestion des services de la ville. Cela concerne la mise à niveau des équipements urbains, la création de nouvelles infrastructures ou l’entretien et la modernisation des infrastructures existantes telles que les écoles ; le nettoyage, le renouvellement et « la mise en valeur » des parcs, l’amélioration de l’éclairage y compris des fêtes religieuses comme Noël ; l’entretien et la gestion « durable » des espaces publics dans toute la ville en proposant par exemple à chaque citoyen de prendre soin d’un arbre. Sous couvert de «démocratie» , se sont en fait des multinationales et des grandes entreprises (Coca-Cola, Karcher, Fix Hellas, etc) qui y prennent part.

Ainsi, la mairie, d’un côté, met en place des partenariats avec des entreprises comme Karcher pour le nettoyage « des bavures, slogans, graffitis, affiches illégales, autocollants » compris comme « pollution visuelle » de l’espace public et, de l’autre, elle fait repeindre ces mêmes murs par des fondations comme Onassis. Et c’est dans le cadre de ce programme qu’Onassis rénove le parc de Longinou contribuant, du même coup, à valoriser l’image de de Bakoyannis pour les prochaines élections. Onassis et les dirigeants de la municipalité d’Athènes défendent une certaine vision de la ville et surtout ont les moyens nécessaires pour la faire advenir. Cette planification urbaine implique la disparition des pratiques et imaginaires populaires. On peut donc parler d’une guerre spatiale et sociale à Athènes dans laquelle Onassis prend place.

Le mythe commode «d’un espace vide et dégradé»

Comment commence cette guerre de l’espace ? Dans notre cas et comme dans tout processus propre au capitalisme urbain, elle débute par l’argument d’un soi-disant espace «vide, délaissé et dégradé» . Ce mythe d’un espace social qui se meurt lorsque l’Etat et les autorités locales se sont retirées, revient à dire, depuis le haut, que sans l’institutionnalisation, l’aseptisation, la standardisation de l’espace alors le lieu n’a pas d’existence. D’ailleurs, le collectif FYTA s’en moque dans une vidéo satirique de l’exposition Plasmata en incarnant une fondation Onassis s’adressant à nous en ces termes : « Nous nous sommes déplacés du chaos à l’ordre. Après tout, qu’était Pedion tou Areos avant cela? Un terrain vague chaotique, un lieu caractérisé par la difficulté où la communication a échoué. Et qu’est-ce maintenant? Un centre de vie. »

En gommant l’histoire informelle du parc, en créant un « besoin » de sauvetage et en plaçant les autorités publiques comme victimes impuissantes, la Région de l’Attique et la municipalité d’Athènes montent de toutes pièces le recours «vital» aux entreprises privées et aux fondations. C’est un cas d’école de la légitimation d’un partenariat public-privé qui se trouve dans les gènes du philanthro-capitalisme. On parle d’un transfert d’une responsabilité du service public au secteur lucratif. Onassis rentre bien évidemment dans ce cas à travers ces évènements « culturels » et ses projets de rénovation. Le dernier en date vise justement le parc de Pedion tou Areos. Les travaux doivent se faire sous forme de « don » de la fondation envers la Région de l’Attique pour un montant de 373 241,59 euros hors TVA et par l’intermédiaire de son entreprise de construction ARIONA HELLAS S.A. Les travaux de rénovation qui vont être menés dans le parc par Onassis sont félicités par l’association Athina Sillogou Athina (Συλλόγου Αθηνά) qui se moque de la crainte d’une privatisation.

Capitalisme sécuritaire

Il faut aussi comprendre la présence de la fondation comme un outil des politiques sécuritaires. En 2016, la vice-gouverneure de la Région de l’Attique, Ermina Kyprianidou, suggérait déjà qu’il fallait attirer plus de monde à Pedion tou Areos pour évincer les populations « indésirables » (pauvres, exilées ou contestataires) : « La question ne sera pas résolue en mettant des chars dans le parc. Avec l’aide d’un maintien de l’ordre continu et d’événements qui attireront les gens dans le parc, nous pouvons lui redonner vie et réduire les « zones grises » », a-t-elle déclaré. « Le problème commence quand il n’y a personne dans le parc. Plus les gens le visiteront, plus le problème diminuera. »

Dans les années qui ont suivi, ces paroles se sont transformées en actes avec la multiplication d’événements institutionnels prenant de plus en plus de place dans le parc. Les expositions You and AI et Plasmata ou encore la réouverture en grandes pompes du restaurant haut de gamme Green Park – et tout le battage médiatique qui a ponctué ces événements – ont participé à la normalisation d’une présence sécuritaire (policière mais aussi et surtout de la sécurité privée) à Pedion tou Areos. L’association Syllogos Athina Pedion tou Areos défend cette vision du parc. Elle a fait publiquement les éloges de la reprise des rondes de l’entreprise Falcon Security en mai 2022, alors que de son côté la fondation Onassis mettait en place des rondes en vélo électrique. Ainsi, l’exposition Plasmata devient aussi synonyme de surveillance.

Il ne s’agit pas tant d’agir sur les causes des inégalités sociales, que de déterminer des groupes prétendus « à risque » et de renforcer leur contrôle par des dispositifs policiers et de surveillance

On peut parler ici d’une idéologie sécuritaire régulièrement mobilisée par la classe dirigeante à des fins électoralistes. Elle repose sur une représentation péjorative de la ville, systématiquement associée aux crimes, à l’incivilité, à l’insécurité et à l’image fantasmée d’une « vague migratoire ». De telles représentations témoignent de la pénétration d’un imaginaire raciste et xénophobe dans certains discours sur la ville ; d’une tendance à l’ethnicisation et à la pathologisation du « risque social ». Le Maire Bakoyannis ne s’en cache pas.

D’un côté, il pointe du doigt ceux et celles qui « dégraderaient » la ville selon lui : les personnes qui taguent les murs d’Athènes ou qui squattent des bâtiments vides. De l’autre, il communique abondamment sur son action politique en faveur d’une « Athènes propre » et publie de nombreuses photos d’employé·es aseptisant les murs, comme le 25 février 2020 sur sa page Instagram: « Ceci est un choix délibéré pour mettre fin à l’empreinte de la misère dans les espaces publics. Cette fois, un grand effort a été fait pour nettoyer la longue clôture de 400 mètres Pedion tou Areos à Alexandras. Il a fallu 260 kg de matériau spécial et écologique pour enlever les graffitis et veiller à ne pas endommager la pierre. Redonnons esthétique et propreté à la ville, la pollution n’est pas de l’art. »

Cette idéologie sécuritaire est aussi une industrie qui repose sur l’image d’une « ville carte postale », parfaitement sûre, « rationalisée », propice aux flux financiers et à l’accumulation du capital. Cette industrie génère des profits grandissants et se nourrit de plusieurs peurs : celle de « l’étranger », de « l’immigré », du « jeune banlieusard », des « classes laborieuses, classes dangereuses » ou encore du « dangereux militant ». Une rhétorique qui façonne des figures de « l’ennemi intérieur » et « extérieur », dont la désignation conduit à une définition elle-même sécuritaire des inégalités sociales.

Pour Philippe Mary, le discours dominant sur les émeutes urbaines, l’économie informelle, les délinquances sexuelles, le terrorisme, etc., conduit à un nouveau modèle de « gestion des risques ». Ainsi, il ne s’agit pas tant d’agir sur les causes des inégalités sociales, que de déterminer des groupes prétendus « à risque » et de renforcer leur contrôle par des dispositifs policiers et de surveillance. Avec la présence accrue de sécurité privée, on peut imaginer que les personnes qui survivent dans le parc savent désormais qu’elles sont surveillées, même dans les fourrées lorsque des installations dispendieuses pour des expositions sont installées. Que la surveillance soit privée ou policière, elle a comme effet d’expulser ces groupes ou personnes considérées « indésirables » et les possibilités d’organiser le parc par le bas.

5. CONCLUSION – FACE AU WASHING, NOUS NE POUVONS COMPTER QUE SUR NOS RELATIONS SOLIDAIRES

« Le but de l’existence de l’art n’est pas d’être beau. Cela est principalement le fait de la décoration et des artistes qui sont au service des entreprises et des rois. Le but de l’art est d’ouvrir de nouvelles voies pour nous permettre de penser et de ressentir le monde horrible dans lequel nous vivons. Le but de l’Art est d’intervenir, de protester, d’être inattendu, de faire du bruit, de réfléchir, de surprendre, de saboter, de conspirer avec les sans-voix. Parfois, des modes d’expression très menaçants et cacophoniques sont nécessaires. Un hurlement n’est ni mélodique ni agréable, mais dissonant et menaçant. Parfois l’Art est un hurlement et c’est pourquoi il a la force de sauver nos vies. »

Tasos Sagris, Void Network, 1er août 2022

Nous vivons depuis plusieurs mois pour l’une et plusieurs années pour l’autre à proximité du parc Pedion tou Areos. Comme ailleurs dans la capitale grecque, nous sommes témoins des violences d’État et des dégâts du capitalisme urbain: surveillance et répression généralisées, tourisme de masse, exclusion des classes laborieuses-marginalisées-« indésirables » (souvent exilées) ou encore marchandisation et privatisation à tout-va du territoire. A travers cet article, nous avons voulu rappeler une partie de la mémoire des luttes et de l’histoire informelle de Pedion tou Areos: il s’agit d’une arme puissante car nous faisons face à une parole dominante qui sature l’espace médiatique, politique et parfois même académique.

Notre réflexion ne représente qu’un point de départ d’un travail de recherche de plus grande ampleur. Ce texte souhaitait déjouer le social-washing, une technique de marketing politique reposant sur la récupération de discours subversifs, vidés de leur sens et utilisés comme vitrine par la classe dirigeante organisée en diaploki. Ce social-washing comprend de nombreuses variantes du green, en passant par le solidarity, le feminism ou encore le pink-washing. Cet «art du blanchiment» est intimement lié au philanthro-capitalisme qui, depuis plusieurs siècles, représente une arme politique pour perpétuer les systèmes de dominations. Ce phénomène d’expropriation de nos pratiques, c’est à la fois une guerre symbolique, de classe et spatiale qui nécessite une meilleure connaissance de nos ennemi·es derrière le mythe qui les entoure. Comme l’affirment Mc Goey et al, « La révérence culturelle croissante dont jouit le philanthrocapitalisme a contribué à renouveler la confiance du public dans les discours sur le « doux commerce » (Hirshman, 1982) et sur la croissance capitaliste. »

Pour finir, ce que nous observons à Pedion tou Areos est d’autant plus préoccupant au vu de la répression d’État contre celles et ceux qui luttent pour conserver des espaces communs et gratuits partout à Athènes. Cette répression se ressent sur les campus universitaires qui étaient eux aussi souvent, avant 2019 et la vague de répression des squats et des mouvements radicaux, des espaces communs au sens fort du terme – avec de nombreuses activités autogérées. Ces espaces libres, squattés, autogérés parfois non-marchands permettent en partie de déjouer certains rapports de pouvoir et de domination. Cuisiner, manger, fêter, se soigner, partager des savoirs, c’est faire du politique au quotidien et exprimer tout notre potentiel de solidarité et d’entraide mutuelle. Il s’agit d’espaces d’émancipation à défendre et de valeurs et pratiques à essaimer partout qui participent à l’affirmation politique d’autre société possible. Et contestent l’hégémonie des formes de vie et des façons d’habiter dominantes et imposées par l’État ou le capitalisme urbain.