Nouvelle offensive de la paix en Colombie

Nouvelle offensive de la paix en Colombie

mercredi 21 septembre 2022 | Maurice Lemoine

« Apportez-moi l’épée de Bolivar ! » Premier président de gauche de l’histoire de la Colombie, Gustavo Petro, ce 7 août, vient de prêter serment et de recevoir l’écharpe présidentielle. Devant les cent mille personnes terriblement émues et follement enthousiastes présentes sur l’emblématique place Bolivar, à Bogotá, son premier ordre de chef de l’Etat vient de claquer. Il faut une dizaine de minutes à la Maison militaire pour aller récupérer la précieuse relique du « Libertador » au siège de la présidence, la Casa de Nariño, et la déposer, à l’intérieur d’une vitrine fortement gardée, à côté du nouveau chef de l’Etat. A ce moment, et à ce moment seulement, Petro entame son discours d’intronisation.

Premier symbole : quelques heures avant la cérémonie officielle, l’encore président Iván Duque, aussi mesquin que néolibéral et ultraconservateur, avait pris sa dernière décision officielle en refusant que l’épée soit déplacée. En la recevant, Petro explicite son message : « C’est l’épée du peuple et c’est pourquoi nous l’avons voulu ici en ce moment et en ce lieu. » Que Duque le veuille ou non, la Colombie vient de changer.

Deuxième symbole : en janvier 1974, cette même épée a été volée par le M-19, une guérilla à dominante urbaine à laquelle appartenait le jeune Petro. A cette prise de guerre succéda une déclaration : « Bolívar, tu espada vuelve a la lucha ! » (« Bolívar, ton épée retourne à la lutte ! »). La relique ne fut rendue à l’Etat que lorsque le mouvement se démobilisa et revint à la vie civile, le 9 mars 1990. Par son geste, le nouveau chef de l’Etat assume son passé, dans le registre implicite « je ne regrette rien ».

Troisième symbole : Petro s’est vu remettre l’écharpe présidentielle par la sénatrice María José Pizarro, fille de Carlos Pizarro, dirigeant du M-19, assassiné par le terrorisme d’Etat, le 26 avril 1990, alors que, démobilisé, il était candidat à la présidence. Au-delà de la figure de l’ex-compagnon d’armes, l’hommage rappelle que si jamais aucun candidat de gauche n’était jusqu’à ce jour arrivé à la Casa de Nariño, c’est parce que tous ceux qui contestaient un tant soit peu l’oligarchie possédante avec une chance de l’emporter ont été assassinés : Jorge Eliécer Gaitán (aile gauche du Parti libéral, 1948), Jaime Pardo Leal (Parti communiste, 1987) ; Luis Carlos Galán (Parti libéral, 1989), Bernardo Jaramillo (Union patriotique, 1990) [1].

Pour qui aime les symboles, on pourrait en rajouter quelques-uns, tout aussi significatifs. Lorsque l’épée du « Libertador » est arrivée sur la place qui porte son nom, tous les chefs d’Etat – Alberto Fernández (Argentine), Gabriel Boric (Chili), Luis Arce (Bolivie), etc. – et autres invités de la tribune d’honneur se sont levés pour lui rendre hommage. Tous, sauf un : le roitelet espagnol Felipe VI. Comble d’impudence de la part de ses hôtes : l’investiture du président Petro coïncidait avec l’anniversaire de la bataille de Boyacá (7 août 1819), au cours de laquelle fut scellée l’indépendance de la Grande Colombie vis-à-vis de l’empire espagnol [2]. On manifesterait de la mauvaise humeur pour beaucoup moins que ça…

Par son importance, cette cérémonie a commotionné l’Amérique latine. Washington n’y a pourtant envoyé, comme cheffe de file de sa délégation, que l’administratrice de l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), Samantha Power. On serait tenté de ne voir dans ce niveau de représentation que l’expression assumée d’un « programme minimum ». S’il s’agit d’un message subliminal, on peut toutefois l’interpréter autrement. Power a occupé plusieurs postes au Département d’Etat et au Conseil National de Sécurité sous la présidence de Barack Obama (elle fut ambassadrice de Washington aux Nations Unies de 2013 à 2017) et est considérée comme faisant partie des « faucons » du Parti démocrate. Sous couvert de coopération, les Etats-Unis s’appuient sur l’USAID, qui dépend directement du Département d’Etat, pour soutenir, former et financer les acteurs antigouvernementaux – dirigeants politiques, organisations non gouvernementales (ONG), médias, etc. – des pays que Washington souhaite déstabiliser, comme l’Equateur (du temps de Raphael Correa), la Bolivie, Cuba, le Venezuela et le Nicaragua [3].

Iván Duque, enfin. D’aucuns s’inquiétaient peut-être pour l’avenir de ce médiocre chef d’Etat (il s’agit là d’une appréciation assez largement partagée, d’un bord à l’autre du spectre politique). Qu’on se rassure. Dès le début de l’automne, l’ancien président va rejoindre, en tant que « membre distingué » et « conseiller global », le Wilson Center, basé à Washington. Ce forum « non partisan » a été créé en 1968 par… le Congrès américain. En son sein, Duque pourra (enfin ?) aborder les questions mondiales « par la recherche et le débat ». Président et directeur du Wilson Center, Mark Green a été l’administrateur de… l’USAID, d’août 2017 à avril 2020, sous le mandat de Donald Trump.

Un ange passe… Marta Lucía Ramírez (vice-présidente sortante) et Francia Márquez (vice-présidente entrante).

Il n’y aura ni entourloupe ni ambiguïté. Avant même de prêter serment, Gustavo Petro a clairement marqué les limites du « possible » dans un pays aussi dangereusement anachronique que la Colombie*. « Nous allons développer le capitalisme. Non que le système nous plaise, mais parce que nous devons sortir du féodalisme et entrer dans la modernité. »* Même sur de telles prémices en apparence très modérées, mais en réalité radicales pour un tel pays, une question a marqué la séquence post-électorale. Comment et avec qui gouvernera Petro ? Coalition de sept partis de gauche [4], le Pacte historique ne dispose alors de majorité ni à la Chambre (28 représentants) ni au Sénat (20 élus) [5].

L’appel du président à un « Grand accord national » n’eut sans doute pas suffi sans une caractéristique moult fois observée de la classe politique colombienne : sa capacité de rallier pragmatiquement (et souvent fort cyniquement) le vainqueur, une fois la défaite consommée. Phénomène auquel s’ajoute, pour les plus respectables, une réelle prise de conscience : la Colombie a impérativement besoin d’être réformée.

En multipliant les appels au consensus et en se réunissant y compris avec son pire ennemi, l’ex-président d’extrême droite Álvaro Uribe, Petro a fait le premier pas. Du sein du Parti libéral (14 sénateurs, 33 représentants), dont une partie de la base a voté pour lui, les voix depuis longtemps critiques se sont à nouveau élevées : « De nombreuses erreurs ont été commises pendant la campagne, affirme ainsi Juan Carlos Losada, élu à la Chambre des représentants**.** Le parti s’est allié à nos rivaux politiques sur le plan idéologique, comme le Centre démocratique et le Parti conservateur, pour soutenir [les candidats de droite] Fico Gutiérrez, puis, au second tour, Rodolfo Hernández. » Chef du parti, l’ex-président César Gaviria (1990-1994) ravale son néolibéralisme et affirme que son groupe parlementaire appuiera le gouvernement Petro.

Fondé en 2005 pour accompagner Álvaro Uribe, mais devenu avant tout le soutien de l’ex-président Juan Manuel Santos – signataire des Accords de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en 2016 –, le Parti de la U se rallie également (10 sénateurs, 15 représentants). L’ont précédé les centristes d’Alliance verte (8 sénateurs, 12 représentants). Alors qu’on l’attendait dans l’opposition, l’inattendu Parti conservateur (12 sénateurs, 25 représentants), l’un des plus vieux de l’histoire républicaine, tout en se déclarant indépendant, affirme qu’il soutiendra les propositions du Pacte historique qu’il considérera positives pour le pays. S’ajoutent à ces nouveaux « bataillons progressistes » des élus de formations de moindre importance, ainsi que les alliés naturels – 16 élus des Circonscriptions transitoires spéciales de paix (représentant les victimes du conflit armé), 10 de Comunes (le parti des ex-guérilleros des FARC démobilisés ; 5 sénateurs, 5 représentants), ainsi que les titulaires des sièges réservés aux indigènes (2 sénateurs, 1 représentant) et aux afro-colombiens (2 représentants).

Réalisme magique ! Pour son début de mandat, Petro disposera d’une majorité, tant à la Chambre (106 représentants sur 188) qu’au Sénat (63 sénateurs sur 108).

Sans surprise, le Centre démocratique d’Iván Duque et de son mentor Álvaro Uribe (13 sénateurs, 16 représentants) emmènera une opposition au sein de laquelle il retrouvera Changement radical, l’autre parti droitier de l’ex-vice-président Germán Vargas Llera (11 sénateurs, 16 représentants), ainsi que le candidat battu au second tour de la présidentielle, Rodolfo Hernández, et (juste pour l’anecdote !) Vert oxygène de l’erratique Ingrid Betancourt, qui a expulsé ses deux uniques congressistes élus (Humberto de la Calle et Daniel Carvalho), trop indépendants d’esprit à son goût.

Mathématiquement parlant, la coalition de Petro a de l’allure. Politiquement, elle peut difficilement faire illusion dans la perspective de la loyauté et de la durée. En politicien expérimenté – il a été successivement représentant, sénateur et maire particulièrement chahuté de la capitale Bogotá [6] – Petro sait parfaitement où il met les pieds : « Lorsqu’un changement se profile, deux forces entrent en tension, a-t-il analysé*. La tentative de cooptation du gouvernement par les forces traditionnelles qui disent : “Bon, cet homme a gagné, essayons de le gagner à notre tour pour que rien ne change.” C’est une force qui agit et va agir de manière implicite et explicite. Ensuite, de nombreux groupes diront : “Nous allons participer au gouvernement, nous allons entamer un dialogue avec le gouvernement, pour amoindrir ses réformes et le modérer.” Mais il y a une autre force, qui va venir de la base même de la société, qui est celle qui a voté. C’est celle qui est sortie d’entre les pierres. Ce sont ces jeunes hommes et femmes qui ont décidé de demander plus de réformes et plus de profondeur dans les réformes. Le gouvernement va être pris en étau entre ces deux forces. Et peut-être que tout se terminera par un juste milieu, car c’est ce que j’ai vécu à Bogotá* [7]. »

Nulle inconscience. Un risque assumé. Car, en envoyant des messages à des secteurs aussi divers de la société, puis en les cooptant, Petro prend également le risque de déconcerter nombre de ses soutiens et appuis les plus engagés. Ce qui arrive très vite lorsque, fermant la porte à trois de ses plus fidèles alliés – María José Pizarro (qui lui a passé l’écharpe présidentielle), Gustavo Bolívar (tête de liste du Pacte historique) et Alexander López (syndicaliste très proche de la vice-présidente Francia Márquez) – il ordonne à ses troupes d’élire Roy Barreras à la tête du Sénat pour la première année, déterminante, de son mandat [8]. L’homme a été un allié politique d’Uribe ; il a suivi Juan Manuel Santos lorsque celui-ci s’émancipa de son sulfureux prédécesseur ; il a rompu avec Duque quand celui-ci remit en cause le respect des Accords de paix, dont Barreras fut l’un des négociateurs ; il n’a rejoint le Pacte historique que récemment. De quoi provoquer un fort agacement, publiquement assumé, de Gustavo Bolivar, pour ne citer que lui.

Rassurer les marchés, particulièrement nerveux ! Le ministre des Finances s’appellera José Antonio Ocampo, soutien du « centriste de droite » Sergio Fajardo pendant la campagne électorale. Economiste, Ocampo a dirigé le même ministère entre 1996 et 1997 sous le gouvernement de centre droit d’Ernesto Samper et, entre autres fonctions [9], a été codirecteur de la Banque de la République (la banque centrale du pays).

A l’Agriculture, Cecilia López retrouve un poste qu’elle a occupé, elle aussi sous Samper. Elle se considère toujours « libérale », même si elle a quitté ce parti, dont elle fut la porte-parole au Sénat, lui reprochant son soutien au Centre démocratique et à Duque.

Pour y garantir la réalisation de l’ambitieux engagement du leader du Pacte historique, c’est un ancien ministre de la Santé de Juan Manuel Santos, Alejandro Gaviria, qui arrive à l’Education.

A l’Intérieur, Alfonso Prada a lui entamé sa carrière politique, dans les années 1980, au sein du Nouveau Libéralisme (centre), issu du Parti Libéral. Il y fut le secrétaire privé du leader Luis Carlos Galán, ultérieurement assassiné, avant d’être un représentant à la Chambre pour le Parti Vert. En 2014, il deviendra coordinateur de la campagne pour la réélection de Santos, dont il occupera le secrétariat général de la présidence.

Foin de la gauche, disons un gouvernement de centre droit.

Mais en même temps…

Certes issu du Parti conservateur, le ministre des Affaires étrangères Álvaro Leyva est un personnage atypique. Non sans panache, du fait des critiques et des attaques subies, Leyva s’est fortement impliqué dans les tentatives d’échanges humanitaires (captifs civils et militaires des FARC contre guérilleros emprisonnés), a été acteur de tous les processus de paix, avortés ou réussis, dont celui arrivé à son terme en 2016.

Enseignante, ex-présidente de la Fédération colombienne des éducateurs (Fecode) et ex-membre du comité exécutif de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), membre du Parti communiste colombien (PCC), sénatrice adoubée par le Pôle démocratique (gauche) entre 2006 et 2014, la très militante Gloria Inés Ramírez sera chargé de diriger le ministère du Travail.

En prenant possession de sa fonction, le titulaire de la Justice, le juriste Néstor Osuna, n’a pas hésité à décliner son credo : « Je m’intéresse tout particulièrement à la dignité des prisons et à la modification du système pénitentiaire afin qu’il soit véritablement axé sur la réinsertion. »

Nommée aux Mines, Irene Vélez appartient au mouvement « Je suis parce que nous sommes » (Soy Porque Somos) de la très radicale vice-présidente de la République Francia Márquez.

A la Culture, Patricia Ariza représente les artistes et créateurs qui ont œuvré pour la justice sociale et la paix : cofondatrice du très actif théâtre de la Candelaria (Bogotá), elle a été la responsable de la culture au sein de l’Union patriotique (UP), parti politique de gauche dont officiellement, d’après la Justice spéciale pour la paix (JEP), 5 733 dirigeants et militants furent assassinés dans les années 1980-1990.

Militant de l’UP en compagnie de son frère Eduardo, assassiné en avril 1998 par les paramilitaires des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), Germán Umaña Mendoza s’installe dans la case Commerce, industrie et tourisme.

Poste clé s’il en est, la Défense a constitué un gros casse-tête. Avant de prendre sa décision, Petro confiait en privé : « Si je me trompe dans le choix du ministre, on est tous morts ! » Au sens propre du mot. Il a opté pour Iván Velásquez. Une commotion au sein de l’ « establishment ». En tant que coordinateur de l’unité spéciale de la Cour suprême, ce juge a provoqué la condamnation de plus de 50 membres du Congrès pour leurs liens avec le paramilitarisme (scandale dit de la « parapolitique »). Depuis le Congrès, Petro menait le même combat, les deux hommes se connaissent très bien. Avant de devenir chef de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), en 2013, Velásquez a enquêté sur les liens d’Álvaro Uribe avec les paramilitaires, s’en faisant un puissant ennemi. A travers cette nomination, c’est un fort message qu’envoie publiquement Petro à la hiérarchie militaire.

Gouvernement de Gustavo Petro

Le changement, c’est maintenant ! Mais là, il ne s’agit pas d’une « petite blague » [10]. D’après le Département administratif national de statistiques (DANE), 19,6 millions des 50 millions d’habitants vivent en dessous-du seuil de pauvreté. L’ambitieux projet de « Réforme fiscale pour l’égalité et la justice sociale » a déjà été déposé par le ministre Ocampo et déclaré « priorité absolue » par le président du Sénat Barreras. Il s’agit de « réduire les exonérations inéquitables dont bénéficient les particuliers aux revenus les plus élevés et certaines entreprises, fermer les voies de la fraude et de l’évasion fiscales, et obtenir des ressources suffisantes pour financer le renforcement du système de protection sociale ». Pour sa part, la titulaire de l’Agriculture Cecilia López a affirmé que le gouvernement mettra en œuvre une réforme agraire, « sans timidité ». Deux thèmes par définition sensibles pour le secteur privé en général, les « terratenientes » (propriétaires terriens) et les éleveurs en particulier. A Sarmiento Angulo, l’un des hommes les plus riches de Colombie, qui déclarait en juillet que les changements annoncés n’étaient que des « contes » ou de « petites histoires », le sénateur Iván Cepeda a sèchement répondu : « Vous n’allez plus gérer le pays comme une “finca” [ferme]. Les ordres arrogants des contremaîtres et des magnats sont terminés.Seuls valent le dialogue et les arguments. »

Proposant précisément un « dialogue social » pour enrichir la proposition programmatique initiale du Pacte historique, le président élu a appelé les citoyens à s’impliquer dans l’élaboration d’un Plan de développement national courant jusqu’en 2026. Sans oublier que ces citoyens, poussés à s’engager, doivent être protégés. Sous le gouvernement d’Iván Duque en effet, 930 dirigeants sociaux ont été assassinés (plus de 1500 depuis la signature de l’accord de paix avec les FARC en 2016). Très rapidement, des organisations populaires, la déléguée des Nations unies pour les droits de l’Homme Julieth de Riveros et le sénateur Cepeda ont remis au chef de l’Etat un Plan d’urgence pour protéger la vie de ces dirigeants. La proposition s’articule autour de la protection immédiate par la force publique ; la présence de l’Etat ; la non-impunité pour les crimes commis ; le développement intégral des territoires.

Dès le 20 août, par le biais du premier Poste de commandement unifié pour la vie (PMU), l’Etat a fait son apparition dans le département du Cauca, l’un des plus touchés par les assassinats de dirigeants sociaux (18 morts en 2022 auxquels s’ajoutent 5 ex-guérilleros des FARC, signataires des accords de paix). Participaient entre autres à cette inauguration située dans le « municipio » de Caldono, les organisations paysannes et sociales du cru, le ministre de l’Intérieur, le président du Sénat, le haut commissaire de paix Danilo Rueda, le sénateur et président de la Commission de paix du Congrès Iván Cepeda, Carlos Ruiz, responsable de la Mission de paix de l’ONU en Colombie, ainsi que les chefs locaux de la force publique, militaires et policiers. D’après le ministre de l’Intérieur, il s’agit, en cas de menace sur un ou plusieurs leaders, « d’assurer une sécurité rapide, sur le mode de la prévention » et non « dans le registre des lamentations » une fois que le crime a été commis.

Pour marquer l’importance de ce dispositif, changement phénoménal dans l’approche de l’Etat, le second PMU a été inauguré par le président Petro en personne, à Ituango (Antioquia). A son ministre de la Défense, également présent, le chef de l’Etat a demandé de donner des instructions pour que les maires des municipalités où s’installent ces PMU – 65 « municipios » sont concernés – deviennent les « commandants » des forces militaires en cas de danger avéré sur tout ou partie de la population. « Nous ne parlons pas d’un mécanisme de guerre, la guerre est organisée d’une manière différente. Quand une UMP est convoquée, c’est pour sauver des vies, pour défendre les droits de l’Homme sur le territoire », a précisé le chef de l’Etat [11].

En affirmant que le Plan d’urgence qui lui a été soumis sera étudié en conseil des ministres, Petro a mis en avant deux thèmes à aborder en priorité : l’interdiction totale du port d’armes par les civils et la discussion autour de « la guerre à la drogue », permanent serpent de mer de la vie colombienne, sous supervision étatsunienne, dont l’échec est patent.

D’après le National Drug Control Policy (ONDCP), qui dépend de la Maison-Blanche, la surface plantée en coca est passée de 208 000 hectares en 2018, au début du mandat de Duque, à 234 000 hectares en 2021. « Le plus grave est qu’après plus de 320 000 hectares éradiqués par la force, des dizaines de milliers de petits producteurs jetés dans la misère et l’obligation de replanter, non seulement il y a le même nombre d’hectares avec de la feuille de coca, mais il y a une augmentation de 22 % de la production de cocaïne », a pu commenter le président de l’Institut d’études sur le développement et la paix (Indepaz) Camilo González Posso [12].

Impossible en effet de rêver à la « paix totale » et à la « sécurité humaine », cœurs du projet et priorités du Pacte historique, sans s’attaquer à ce problème, intimement lié à la prolifération des groupes armés.

En remettant son édifiant rapport final de 896 pages, le 28 juin dernier [voir l’encadré en fin d’article], en l’absence remarquée du président Duque, encore en exercice, mais en présence du récemment élu Gustavo Petro, la Commission de la vérité, entre autres recommandations, a préconisé de « parler » avec tous les acteurs armés si l’on entend mettre un terme à la violence qui accable le pays depuis six décennies. Message manifestement reçu. Dans la recherche de son « processus de paix intégral », Petro a demandé à l’Eglise catholique d’ouvrir des canaux de communication. « Intégral, a-t-il précisé, signifie qu’il ne s’agit pas simplement de ceux qui sont encore aujourd’hui considéré comme les insurgés [traditionnellement les guérillas révolutionnaires], mais tout ce qui implique l’utilisation d’armes illégales. »

Terminée l’époque où l’on pouvait analyser un conflit dans le cadre duquel des guérillas de gauche affrontaient un Etat de droite ou d’extrême droite au nom de la lutte des classes, avec comme références Karl Marx (pour les FARC), le curé-guérillero Camilo Torres pour l’Armée de libération nationale (ELN), Simón Bolivar pour le M-19 et Ernesto Che Guevara pour tous. Ce, pour résumer très succinctement, la naissance et le développement du narcotrafic et du para-militarisme, postérieurs à l’apparition des guérillas, ayant embrouillé la situation au fil des ans. Sachant que, depuis 2016 et le fameux Accord de paix, le panorama s’est encore complexifié. On a désormais affaire à un illisible chaos aux multiples belligérants. Dissidences variées des FARC, guérilla de l’ELN, résidus de l’Armée populaire de libération (EPL). Côté narco-paramilitaires, 14 groupes en 2021, si l’on en croit Indepaz : Clan du Golf ou Autodéfenses gaitanistes de Colombie (ACG), le plus important, présent dans 25 départements [13] ; EPL-Pelusos (4 départements) ; Los Rastrojos (9) ; Los Caparros (3) ; Los Pacheca (5) ; La Oficina (1) ; Los Puntilleros (2) ; La Constru (1) ; Los Pachelly (1) ; Los Contadores (1) ; La Cordillera (4) ; Libertadores del Nordeste (1) ; La Empresa (1) ; La Local (1) ; autres groupes (8) [14]. Formations de toutes obédiences et idéologies (ou absences d’idéologie), en guerre avec l’Etat pour certains, avec le mouvement social et paysan pour beaucoup, et même en guerre les uns avec les autres pour le contrôle des territoires, dans de nombreux cas [15]. Selon un rapport du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), il existe en 2022, outre les foyers de violence peu structurés, six conflits armés internes entre différents acteurs, dont 53 % des victimes sont des civils [16].

Paradoxalement, toute réflexion sur la recherche d’une « paix totale » ne peut faire l’économie d’un détour par ceux qui, depuis 2016, sont déjà démobilisés : les ex-guérilleros des FARC. Au cours de la négociation entreprise entre 2012 et 2016, cet important groupe d’opposition armée rejeta le classique concept du « DDR » (« désarmement, démobilisation, réintégration »), qui ignore délibérément les causes structurelles du conflit. Les pourparlers se firent à l’ombre du slogan « la paix avec justice sociale » – également entonné par les mouvements populaires. Sur de nombreux points, les accords âprement négociés à La Havane répondirent à cette aspiration.

Toutefois, au mépris de la parole de l’Etat lorsqu’il les a paraphés, ces accords n’ont cessé d’être modifiés unilatéralement, à travers la Cour constitutionnelle, la Cour suprême de justice et la majorité de droite du Congrès, encouragées par un Duque déchaîné contre leur mise en application. Au détriment tant de la réinsertion sociale et économique des ex-insurgés que des réformes permettant de sortir du modèle prédateur responsable de la tragédie. Pas de quoi modifier en quoi que ce soit une « culture de la guerre » qui, enracinée au long d’un demi-siècle, pousse tant de jeunes, dépourvus de perspectives, surtout en milieu rural, à choisir de survivre en empoignant n’importe quel fusil. Pas de quoi réduire le recours aux plantations de coca, la réforme rurale annoncée ayant été délibérément sabotée.

Fort de cette désastreuse expérience, l’ex*-« comandante »* Pastor Alape, membre de la direction nationale de Comunes (le parti des ex-FARC) et délégué au Conseil national de réincorporation, a exhorté le gouvernement à relancer l’accord de paix de 2016, « car il s’agira d’un point de référence fondamental pour que l’insurrection toujours en armes puisse envisager avec confiance un scénario garantissant l’avancée certaine des négociations (…) ».

Depuis le Pacte historique, la voix d’Iván Cepeda a fixé le cadre théorique : « C’est un nouveau modèle de paix que nous voulons atteindre au cours de ces quatre années. La première différence entre la paix totale et le modèle de paix essayé auparavant est que nous n’allons plus poursuivre le dialogue avec un seul groupe, avec lequel un accord est conclu et, l’accord n’étant pas respecté, viennent ensuite les dissidents et les dissidents des dissidents. Non, ça va s’arrêter. Nous allons dialoguer avec tous les groupes et facteurs de violence pour trouver une solution définitive, globale et simultanée au conflit armé, ou aux six conflits armés qui existent aujourd’hui en Colombie. »

En 2018, le gouvernement de Juan Manuel Santos avait entrepris des négociations avec l’ELN. Les pourparlers se déroulaient à Cuba, pays choisi d’un commun accord par les deux parties. Arrivé à la présidence, Duque ne nomma jamais un quelconque délégué pour poursuivre les conversations. Au contraire, il les rompit et, violant toutes les conventions, fit émettre des mandats d’arrêt, relayés par Interpol, contre les commandants guérilleros présents à La Havane, demandant leur extradition [17]. Les protocoles signés en 2016, au début des discussions, donnaient aux représentants des rebelles la possibilité de rentrer au pays dans les quinze jours en cas d’échec des tractations. « Ce type de garanties est habituel dans les négociations, car sans elles, aucun processus de paix ne serait possible, et aucun pays tiers n’accepterait d’être garant ou hôte (…) », soulignait à l’époque le juriste Rodrigo Uprimny. En tant que siège des rencontres et garant, Cuba refusa donc de répondre à la demande illégitime de Duque [18]. Lequel, dans une démarche obscène, obtint des Etats-Unis que l’île soit inscrite sur la liste des pays qui parrainent le terrorisme.

Armée de libération nationale (ML 2001)

En annonçant le 19 août qu’il remettait en vigueur les protocoles initiaux, Petro a ordonné de suspendre tant les mandats d’arrêt que les demandes d’extradition. Quatre jours après son accession à la présidence, une première délégation se trouvait déjà à La Havane, emmenée par le ministre des Affaires étrangères Álvaro Leyva, pour rétablir le dialogue avec le gouvernement cubain et la délégation des insurgés, que dirige l’un de leurs « commandantes » historiques*,* Pablo Beltrán. De son côté, et dès la fin juillet, le commandant en chef de l’ELN Eliécer Erlinto Chamorro, alias Antonio García, avait envoyé un signal positif : « Une fois que nous aurons repris les pourparlers, nous pourrons examiner de manière créative les propositions du nouveau gouvernement et les nôtres, tant celles liées à la participation de la société que celles liées à la création d’un nouvel environnement qui contribuera à la paix en Colombie. »

« Avec les organisations qui ont pris les armes en raison de leurs convictions politiques, nous allons mener une négociation politique », a affirmé le pouvoir. Dans cette catégorie, à laquelle appartient l’ELN, figure à l’évidence la dissidence des FARC nommée « Segunda Marquetalia ». Sombre et tragique épisode, produit d’une machination (récemment confirmée et documentée par la Commission de la vérité) ourdie en 2018 par le très uribiste procureur général Néstor Humberto Martínez et la Drug Enforcement Administration (DEA ; anti-narcos étatsuniens), contre deux figures emblématiques de l’ex-guérilla, Iván Márquez (chef des négociateurs du processus de paix) et Jesús Santrich (également membre de la délégation à La Havane). Pour échapper au piège qui leur était tendu, ceux-ci ont renoncé à leur siège de sénateur et repris le maquis [19]. Márquez avait déjà connu une situation similaire en 1984. Dans le cadre d’un Accord de cessez-le-feu signé avec le gouvernement du président Belisario Betancur, un certain nombre de guérilleros abandonnèrent les armes et intégrèrent un nouveau parti, l’Union patriotique (UP), pour reprendre le chemin de la voie dite démocratique. Elu député suppléant, Márquez dut précipitamment repasser à la clandestinité et à la lutte armée quand commença le massacre des militants et dirigeants de ce parti par les paramilitaires (plus de 5 733 morts, d’après la Juridiction spéciale pour la paix [JEP]).

Rejoints par d’autres « camaradas » de premier plan – « El Paísa », et « Romaña » – Marquez et Santrich ont établi en 2019 leur « Seconde Marquetalia » à cheval sur le département colombien d’Arauca et l’Etat vénézuélien frontalier d’Apure. Dans des circonstances non élucidées, Santrich (le 27 mai 2021), « El Paísa », (le 5 décembre) et Romana (le 7 décembre) ont été tués au combat ou assassinés. Iván Márquez, pour sa part, a été victime d’un attentat le 30 juin 2022. Gravement blessé (et même annoncé mort par les rumeurs), il est vivant et convalescent a confirmé le commissaire pour la paix Danilo Rueda. En novembre 2021, à l’approche de l’élection présidentielle, Márquez avait manifesté l’intention de négocier si l’emportait « un gouvernement s’impliquant jusqu’au bout pour une paix totale ». Le chemin que prendra ce groupe semble donc tracé.

Message de la « Segunda Marquetalia » saluant la victoire de Petro.

Après la signature des Accords de 2016, les FARC se sont fragmentées en plusieurs factions, la plus importante, très largement majoritaire, revenant à la vie civile, les autres refusant de se démobiliser ou reprenant les armes après l’avoir momentanément fait. Quelques-uns de ces fronts présents dans les départements d’Arauca, Valle Del Cauca, Cauca, Caquetá, Catatumbo, Choco, Magdalena Medio et Putumayo peuvent être considérés comme ayant conservé leur caractère « politique ». Beaucoup d’autres non, plus impliqués dans les trafics les plus divers que dans la lutte sociale et idéologique. S’agissant de ce type de structure, le président Petro a notamment proposé des « avantages juridiques » s’ils déposent les armes et signent la paix.

Initialement commandé par « Gentil Duarte » (annoncé « tué » le 4 mai 2022), fort d’environ 2 000 combattants, le Bloc sud-oriental, principalement présent dans la forêt amazonienne et sur la frontière vénézuélienne, a fait savoir le 31 juillet qu’il considère Petro et sa vice-présidente Francia Márquez, comme « de véritables représentants des aspirations des classes populaires ». En conséquence, il a manifesté sa disposition à créer « un climat propice à un accord de cessez-le-feu bilatéral ». Il a même donné le nom de son futur plénipotentiaire, le successeur de « Gentil Duarte », « Iván Mordisco ». Au-delà de son caractère positif, l’annonce a provoqué une certaine perplexité, Mordisco ayant été tué lors d’une opération militaire quinze jours auparavant, si l’on en croit le président de l’époque, Iván Duque. Néanmoins, au-delà de cette épineuse question de personne, cette faction « guérillera » semble réceptive aux propositions du pouvoir, tout comme le sont quelques fronts opérant dans le Cauca et dans le Nariño (colonne mobile Urías Rondón) qui, en septembre, ont à leur tour approché le gouvernement.

Dissidence des FARC (capture d’écran)

Dans les semaines précédant l’intronisation de Petro et dans le cadre d’un « plan pistolet », les narco-paramilitaires des AGC (ou Clan du Golfe) ont multiplié les attentats dans les départements de Chocó, Antioquia, Córdoba et Sucre contre les forces de sécurité. Vingt-cinq policiers et officiers en uniforme ont été tués – 18 en service, 7 pendant leurs repos (dont 12 pour le seul mois de juillet). S’agissait-il de représailles après l’extradition aux Etats-Unis du leader du Clan, Dairo Antonio Úsuga, alias « Otoniel », par le gouvernement de Duque ? D’un message au prochain locataire de la Casa de Nariño ? Ou même des deux ? La position de Petro (qui concerne également les dissidences des FARC et autres organisations impliquées dans des activités purement mafieuses) ne s’est pas faite attendre. Ne s’agissant pas d’acteurs politiques, le gouvernement en tant que tel, n’est pas directement concerné par une négociation : « C’est l’appareil judiciaire qui doit permettre la possibilité d’une soumission à une justice digne. La dignité est liée à la vérité, à la réparation pour les victimes, à la possibilité pour les zones d’action [des bandes] de prospérer, et même à la possibilité de bénéficier d’avantages juridiques pour autant qu’il n’y ait pas de répétition et que les victimes soient indemnisées. »

Le 8 août, les AGC réagissaient par un communiqué surprenant : « Enfin se termine le régime du président sortant Duque (…) représentatif de toutes les choses qui doivent changer dans le pays pour atteindre la paix insaisissable. » Et d’annoncer « un arrêt unilatéral des activités offensives ». Plus récemment, quelques groupes illégaux opérant en Antioquia, parmi lesquels Los Pachelly, ont fait connaître leur souhait de rejoindre le processus devant mener à la fameuse « paix totale ».

Les êtres humains ont une curieuse tendance à rester imprévisibles. Mais le sont-ils tant que ça ? Depuis les Etats-Unis, où il a été extradé en 2008 et condamné à 15 ans et 10 mois de prison, le dernier chef des historiques Autodéfenses unies de Colombie (AUC), Salvatore Mancuso, a créé la surprise : « Si le gouvernement de Gustavo Petro veut nous appeler pour tout travail visant à atteindre la paix totale, nous sommes ici prêts à tout pour l’aider. » Que le ressentiment guide Mancuso est une évidence, « après des années pendant lesquelles ceux qui ont bénéficié des groupes d’autodéfense ont réussi à accumuler du pouvoir et ont essayé par tous les moyens de nous faire taire et de nous laisser sans droits politiques ». C’est effectivement le chef de bande Álvaro Uribe, qui, pour éviter leurs révélations embarrassantes dans le cadre du processus « Justice et paix » issu des accords de Santa Fe de Ralito (juillet 2003), a expédié en mai 2008 aux Etats-Unis, où ils ont été jugés pour « narcotrafic », quatorze chefs paramilitaires démobilisés, ses anciens alliés [20]. D’où, sur le ton de la vindicte : « Le gouvernement Uribe nous a trompés. Il nous a poussés vers un système judiciaire dont les conditions n’avaient pas été convenues ». Mais aussi, et quoi qu’on pense du personnage, avec un bon sens certain : « Il a extradé nos principaux commandants et porte-parole. Le résultat a été le réarmement de ces jeunes qui ont compris que la négociation était un piège (…) Le phénomène de la violence émergente et des organisations comme les groupes d’autodéfense gaitanistes et d’autres de ce type est le résultat direct de l’échec de l’Etat à renoncer à l’extradition de ceux qui auraient dû travailler à la réincorporation des ex-combattants [21]. »

Toutes choses égales par ailleurs, on peut tenir le même discours sur l’acharnement criminel de Duque à mettre en pièces l’Accord de paix signé avec les FARC et les désastreux résultats qui s’en sont suivis.

Mancuso, qui a terminé sa peine mais demeure détenu dans une prison d’Atlanta (Géorgie), a été rejoint dans la démarche par les Autodéfenses Conquistadores de la Sierra Nevada (ou los Pachencas). Dans un communiqué manifestant sa volonté de dialoguer, l’état-major de ces « narcos » de la côte caraïbe a « invité le gouvernement à reprendre et améliorer les accords de Santa Fe de Ralito, dans lesquels existaient des garanties juridiques pour la démobilisation et l’abandon des armes ». Six autres ex-chefs des AUC [22] et le tout récent extradé « Otoniel », se sont également mis sur les rangs. Depuis la prison de haute sécurité ADX Florence (Colorado) où il se trouve à l’isolement total, « Otoniel » a confié un message à son avocat, Alexei Schacht. A ses anciens subordonnés des AGC, il demande de cesser leurs actions contre la force publique, d’interrompre les « paros armados » (paralysie forcée d’un territoire) « car ils nuisent à la population civile » et appelle le gouvernement de Petro à « rechercher l’accord de paix auquel aspirent tous les Colombiens ».

« Je n’ai pas dit oui ou non [à la proposition de Mancuso], mais ce qui ce qui se passe c’est qu’il y a des gens qui ont vraiment compris, après avoir été mis en prison, traités de la pire des façons, extradés, vu menacés leurs fils, leurs filles, leurs amours, et donc, s’être retrouvés acculés là-bas », a réagi Petro avant de souligner : « Lorsqu’une personne comme l’ancien chef paramilitaire dit cela, j’y vois une opportunité de parvenir à la paix. » Raison pour laquelle il confirme : « Le narcotrafiquant qui négocie avec l’Etat colombien en bénéficiant d’avantages juridiques, et qui s’engage à cesser définitivement le narcotrafic, ne sera pas extradé vers les Etats-Unis. »

« Otoniel » à son arrivée aux Etats-Unis.

Vision optimiste : de nombreux voyants passent au vert. Registre pragmatique : cela ne signifie en rien que la suite des opérations sera dépourvue de difficultés. Compte tenu de la diversité des situations, le pouvoir va devoir se montrer très inventif. Même avec une organisation à caractère idéologique, telle que l’ELN, il s’agira d’une négociation ardue. A la différence des ex-FARC, très verticales, orthodoxes et hiérarchisées, l’ELN est une organisation armée peu centralisée, une fédération de fronts guérilleros, au sein de laquelle une nouvelle génération de cadres intermédiaires a pris quelques distances avec la direction – certains fronts allant jusqu’à s’impliquer dans le narcotrafic, attitude exceptionnelle il y a quelques années. Il n’y aura donc ni unanimité automatique ni obéissance unanime dans ses rangs. L’ELN n’entend pas, par ailleurs, négocier seule, en tête à tête avec le pouvoir, mais souhaite impliquer la population. Ce à quoi a déjà répondu le gouvernement. « Il ne s’agira pas de pourparlers entre élites, à La Havane ou ailleurs, mais ce sont les territoires qui seront les protagonistes de la paix totale, a précisé Cepeda. Du dialogue social contraignant, des actions humanitaires sur le territoire, de ce que nous pouvons réaliser dans les conseils communautaires, dans les réserves indigènes, dans les assemblées populaires, dans chacun des endroits où il y a un conflit armé. Pour cela, nous allons introduire la figure d’une Région de paix qui inclura les territoires du PDET [Programmes de développement axés sur le territoire, établis dans les Accords de paix de 2016 [23]] et beaucoup d’autres qui ne sont pas inclus dans cette figure. »

Dès mai 2022, l’ELN a exprimé ses réticences quant aux pourparlers annoncés par Petro avec l’extrême droite et les « narcos », soulignant que ces organisations « ont des intentions « tordues » » en prétendant s’intéresser à la pacification du pays, « alors qu’elles sont au service de tueurs à gages ». Rappelant que la guérilla a pris les armes pour lutter contre l’inégalité sociale et la pauvreté, le commandant en chef Antonio García a clairement manifesté le refus d’être traité sur le même rang que ces structures : « Un gouvernement peut parler à qui il veut, chacun assume ses propres responsabilités. Mais si le gouvernement nous met dans le même sac que les gangs ou les groupes paramilitaires, nous ne participerons pas ; une chose est une chose et une autre chose est une autre chose… »

Que certains acteurs mafieux souhaitent une sortie négociée est plausible. Surtout à l’extrême droite, où l’on peut craindre une moindre mansuétude et une persécution plus affirmée venant d’un pouvoir qui échappe désormais à la domination des amis ou des complices de l’« uribisme ». En revanche, on ne pariera pas que tous jouent franc jeu. On peut certes être pris d’enthousiasme lorsque, dans un courrier de quatre pages, Los Caparrapos, Los Rastrojos (grands amis du président imaginaire vénézuélien Juan Guaidó), Los Shottas de Buenaventura, La Inmaculada de Tulua et les Grupos Mexicanos de Quibdó proclament : « Nous sommes prêts à désarmer quand le moment sera venu ; nous sommes prêts à demander pardon ; nous sommes prêts à fournir une vérité pleine et entière ; nous sommes prêts à… » Combien le feront ? C’est demander à un tigre de rendre un bifteck ! La dépendance à la cocaïne ne touche pas que les consommateurs ! Des sommes fabuleuses sont en jeu.

Sincère la lettre envoyée par l’ex-chef de la Oficina de Envigado (redoutable organisation criminelle urbaine ayant pour centre de gravité Medellín), José Leonardo Muñoz, alias « Douglas », depuis le pavillon des « extradables » de la prison de La Picota, à Bogotá ? Avec quelques autres, il demande « respectueusement qu’un espace de dialogue soit établi afin de concrétiser la proposition que vous [Petro] avez présentée au gouvernement des Etats-Unis pour apporter des changements à la politique d’extradition en vigueur en Colombie [24] ». Volonté de coopérer en appelant les membres du gang en activité (et avec quel succès ?) à la soumission ou, avant tout, tentative opportuniste d’échapper à l’extradition ?

D’une complexité folle, le problème donne lieu à trop de réponses possiblement contradictoires pour qu’il puisse être question de prophétiser.

Pessimisme de la raison, optimisme de l’action… Sans laisser le temps au temps, le pouvoir avance à grand pas. Il n’a pas le choix. Il doit profiter de son hétéroclite majorité au Congrès avant que celle-ci ne commence à se déliter. Et que les médias dominants, traditionnellement hostiles, mais pour l’heure relativement neutralisés du fait de la présence de secteurs de droite au gouvernement, ne retrouvent leur capacité de nuisance.

L’armée colombienne a vocation à « construire la paix » et à devenir « une armée de paix », a indiqué Petro à l’occasion de la prise de fonction officielle du nouveau commandement. Et pas n’importe lequel : en moins d’un mois, 52 généraux des Forces armées (28) et de la police (24) ont été démis de leurs fonctions et passés à la retraite. Dix-huit colonels ont subi le même sort. Encore candidat, Petro avait été publiquement attaqué par le commandant en chef de l’époque, Eduardo Zapateiro. Lequel a démissionné pour ne pas devoir assister à l’intronisation de l’ancien membre du M-19. Nouveau commandant en chef, le général Helder Fernando Giraldo Bonilla était jusque-là chargé de la lutte contre la corruption au sein de l’institution. Au cours du premier Conseil de sécurité qu’il a dirigé depuis Quibdo (Chocó), Petro a annoncé une véritable révolution : reposant jusque-là sur la participation exclusive des forces militaires et de la police, ceux-ci deviennent des « Conseils de sécurité humaine » auxquels prendront également part différentes institutions non armées – délégués des communautés, universités, etc.

Pour protéger les civils et les enfants, le ministre Velásquez entend réduire, sinon supprimer, l’une des stratégies les plus meurtrières utilisée contre les groupes armés illégaux : les bombardements. Il a de même annoncé la suspension de l’éradication forcée des cultures de coca et des vols d’aspersions de glyphosate utilisées à cette fin. Non sans que Petro ait précisé : « Suspendre les fumigations aériennes n’est pas un permis pour semer plus de coca ! »
Impunité zéro : les policiers et militaires perdront désormais des points et de l’avancement si des crimes sont commis dans leur juridiction. De facto, le service militaire « obligatoire » disparaît. Les jeunes pourront opter pour un « service social pour la paix » d’une durée de 12 mois, jouissant d’une rémunération conforme à celle prévue pour le service militaire et au cours duquel ils pourront travailler avec les victimes de la violence et du conflit armé.
Dernier point, et non des moindres : dépendant jusque-là du ministère de la Défense, le police, très décriée pour ses méthodes de répression, devrait prochainement passer sous le contrôle d’un futur ministère de la Paix, de la coexistence et de la sécurité. Quant aux redoutables Escadrons anti-émeutes (Esmad), ils devraient être considérablement réformés.
Transition modérée ? Non, changements profonds.

« Petro, ça suffit ! » (pendant le mouvement social, mai 2021)

Pais interne, paix externe. Car la Colombie était en guerre – fût-elle non déclarée. En février 2019, non seulement Duque a reconnu le président fantoche vénézuélien Juan Guaidó, mais, s’érigeant en fer de lance de l’encerclement diplomatique de la République bolivarienne, assurait que les heures du chef d’Etat Nicolás Maduro étaient comptées. Le 23 février, au milieu d’une escalade dans les tensions et à l’initiative de Maduro, les relations diplomatiques furent rompues. Depuis, le ministère imaginaire de Guaidó siégeait à Bogotá où, avec la bénédiction de Duque, il s’était mis aux ordres de l’ « ambassadeur étatsunien au Venezuela » James Story, lui aussi résidant en Colombie. Magnifiques alliances… En diverses occasions, les relations étroites du « Guaido Circus » avec les paramilitaires ont été révélées et documentées [25].
Virage à 180°, retour à la diplomatie. En quelques jours et alors que Guaidó tentait désespérément d’exister en déclarant qu’il rechercherait « des mécanismes formels de communication avec le gouvernement de Gustavo Petro », les deux pays ont rétabli leurs relations diplomatiques et, le 29 août, échangé leurs ambassadeurs – le colombien Armando Benedetti à Caracas, le vénézuélien et ex-ministre des Affaires étrangères Félix Plasencia à Bogotá. Au Venezuela, Benedetti n’a pas fait les choses à moitié : en quelques heures, il a rencontré le président Maduro, la vice-présidente Delcy Rodríguez, le président de l’Assemblée nationale Jorge Rodríguez et le numéro deux du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV) Diosdado Cabello. Une claque phénoménale pour ceux qui, depuis Bogotá, pour complaire à Washington, se sont comportés comme des pirates et des voleurs avec le pays voisin. Tout en spoliant aussi la Colombie…

Monómeros Colombo Venezolanos S.A. : située à Barranquilla, firme pétrochimique appartenant à Pequiven (entreprise publique vénézuélienne), fournisseuse de 45 % des engrais et fertilisants du marché colombien. Depuis Washington et au nom de « sanctions » qui violent le droit international, Donald Trump mène une vaste campagne de séquestration et d’appropriation des actifs vénézuéliens à l’étranger – Etats-Unis, Portugal, Grande-Bretagne, etc. Avec la complicité de Duque, la « camarilla » corrompue de Guaidó s’empare de Monómeros et y nomme une nouvelle direction ad hoc – Carmen Elisa Hernández, une proche de Leopoldo López, leader du parti d’opposition vénézuélien Volonté populaire qui, depuis son exil doré de Madrid, où il se trouve en cavale, est le chef caché de Guaidó. Couverte par les fonctionnaires de Duque, cette « pandilla » laisse péricliter l’entreprise, la pille, la dépouille, en détourne les fonds et la mène à la faillite en 2021. La Colombie doit importer des fertilisants d’origine russe. Le conflit en Ukraine perturbe les approvisionnements. Les prix doublent au détriment de l’activité productive et paysanne, provoquant en bout de chaîne une hausse considérable de la valeur des aliments. Pendant la campagne électorale, les travailleurs de l’entreprise demandent au candidat Petro « de sauver l’entreprise et de sauver les travailleurs du massacre qu’ils subissent ».
Consulté sur ce thème, l’ambassadeur colombien Benedetti a rapidement mis les points sur les « i » : « Monómeros repassera au gouvernement de Nicolás Maduro, ce qui a été stipulé depuis que le gouvernement de Gustavo Petro a reconnu le président Maduro. Monómeros appartient au Venezuela, pas à Juan Guaidó, car Guaidó n’est rien ! »
Pour la plus grande satisfaction des secteurs économiques colombiens et vénézuéliens, mais aussi des populations installées des deux côtés de la frontière, celle-ci devrait être ré-ouverte le 26 septembre. En 2008**,** alors que le Venezuela était le premier partenaire commercial de la Colombie, cette dernière exportait 6,5 milliards de dollars dans le pays voisin. Entre janvier et juin 2022, on n’estimait plus les exportations qu’à 284,4 millions de dollars (en progression par rapport à 2021 !). La politique aussi inepte que criminelle de Duque l’a donc fortement pénalisée. Outre le transport routier de fret, les liaisons aériennes vont également reprendre. Ce retour à des relations normales devrait par ailleurs avoir un impact positif en réduisant le rôle des mafias qui monopolisent le trafic de personnes et de marchandises à travers les « trochas » – chemins sauvages dépourvus de surveillance, en zone boisée et isolée. Enfin, l’espoir d’une diminution de la violence en Colombie (mais aussi au Venezuela) ne peut faire l’économie d’une collaboration étroite entre les deux pays. D’après la Fondation Progresar, sur les seuls 422 kilomètres de frontière séparant Le Nord Santander (Colombie) du Táchira (Venezuela), douze structures illégales fonctionnent – guérillas, paramilitaires, bandes criminelles et autres trafiquants. Même situation entre l’Arauca (Colombie) et l’Apure (Venezuela) et, plus au nord, entre la Guajira et le Zulia.

Rétablissement des relations diplomatiques avec le Nicaragua.

Reste un acteur de taille : les Etats-Unis. Amis ou ennemis ? Depuis des décennies, la Colombie est gouvernée par une droite totalement alignée sur Washington. Deux jours après son élection, Petro a reçu un appel amical de Joe Biden en personne, au cours duquel, si l’on en croit le président colombien, a été évoquée « une relation diplomatique plus égalitaire, au profit des deux peuples ». Mais la marge de manœuvre de Petro est étroite, « verrouillée » par avance quand, à l’initiative d’Uribe, Santos et Duque, la Colombie a accédé au rang de « partenaire global de l’OTAN ». Quand les Etats-Unis peuvent utiliser à leur gré huit bases militaires sur le territoire national. Quand des conseillers américains de la Brigade d’assistance aux forces de sécurité (SFAB) stationnent sur la frontière, face au Venezuela, dans la base d’Arauquita (Arauca).

Ivan Duque avec les militaires étatsuniens de la SFAB (avril 2022)

En renouant avec Caracas, Petro a clairement revendiqué la pleine souveraineté de son pays. Il a, depuis, persisté et signé. Discrètement lorsque le ministre des Affaires étrangères envisage, comme l’a fait l’Argentine, de retirer la plainte de la Colombie contre le Venezuela devant la Cour pénale internationale (CPI), pour crimes contre l’humanité (prouvant s’il en était besoin à quel point le thème des « droits de l’homme » a été instrumentalisé, avec la connivence des grandes organisations du secteur – Amnesty International, Human Right Watch, etc. [26]) Plus spectaculairement quand Petro demande à Caracas – qui l’accepte le 12 septembre – d’être « garant » lors des futures négociations avec l’ELN. Il est prévu que, dans les jours prochains, les négociateurs de la guérilla emmenés par Pablo Beltrán quittent provisoirement La Havane pour gagner le territoire vénézuélien afin d’y rencontrer en sécurité les membres du Commandement central (COCE) – dont les très influents commandants Antonio García et « Pablito » afin d’accorder leurs violons après le long laps de temps qui, les uns à Cuba, les autres sur le terrain, les a séparés. Dans le but d’actualiser les normes du dialogue initiées sous le mandat de Juan Manuel Santos, Beltrán rencontrera également des émissaires de Petro au Venezuela.

Pour l’instant, les Etats-Unis demeurent silencieux. Mais c’est depuis Bogotá, lors de l’intronisation de Petro, que Samantha Power, en conférence de presse, a déclaré le 7 août : « Sur la base de l’histoire récente, nous devons faire partie de la solution de manière responsable ; en tant qu’Etats-Unis et administration Biden, nous reconnaissons Juan Guaidó comme président par intérim du Venezuela [27]. » Selon que la Maison-Blanche soufflera le tiède ou le très froid sur Caracas, l’attitude de Washington par rapport à Bogotá pourrait assez facilement évoluer. La Colombie demeure une pièce maîtresse sur l’échiquier sud-américain. Pour preuve, les visites répétées de la cheffe du Commandement sud de l’armée des Etats-Unis (Southcom), la générale Laura J. Richardson. Sous Duque, en novembre 2021, elle est venue en Colombie pour « consolider les relations stratégiques entre les deux nations ». Le 5 septembre dernier, sous Petro, elle a dédié trois jours au renforcement de la coopération en matière de sécurité et… d’environnement. Au cours de son séjour, elle a rencontré le ministre de la défense Iván Velásquez, le commandant des Forces armées, et a visité des unités stratégiques avant un passage par l’Ecole de guerre où elle a donné un cours magistral aux officiers [28]. Quelques jours plus tard, prévues de longue date, des manœuvres se déroulent sur la base militaire de Tolemaida, sous supervision de l’OTAN.

Visite en Colombie de Laura Richardson, cheffe du SouthCom.

« J’ai défendu le plan Colombie dès le début, et je me suis assuré qu’il reçoive un soutien bipartite au Congrès, écrivait Biden, il n’y a pas si longtemps, dans un quotidien de Floride. Il s’agit là de l’une de nos plus grandes réussites en termes de politique étrangère depuis un demi-siècle [29]. » Dix milliards de dollars depuis 1999 et Bill Clinton pour… rien. C’est ce qu’on appellera un optimisme à tout crin. Ou une absolue cécité. Peut-être Biden ne lit-il pas les rapports de ses propres services (voir les chiffres précédemment cités de l’ONDCP). Manifestement, Petro les connaît. En exprimant sa volonté de mettre en œuvre une stratégie innovante pour lutter contre le narcotrafic – « Il est temps d’avoir une nouvelle convention internationale qui accepte que la guerre contre les drogues a échoué » – et en prônant une « politique forte de prévention de la consommation » dans les pays développés, il a donc mis la barre très haut. Malgré les 107 000 étatsuniens morts en 2021 d’overdoses, pas sûr que Washington ne l’aide beaucoup… Sachant que la « communauté internationale » – l’Union européenne, pour aller vite – suit généralement ce qu’ordonne le porteur de la bannière étoilée. Et qu’elle se montre particulièrement timorée dès qu’il s’agit d’aborder sérieusement cette épineuse question.

Le Pacte historique s’attaque à une tâche titanesque. Ces dernières semaines, dans le Cauca et le Valle del Cauca, des organisations indigènes et paysannes ont mené des actions de récupération de terres. Sans doute socialement justifiées. Mais quelque peu précipitées, vues depuis le pouvoir*. « Ce que cela fait,* a déclaré la ministre Cecilia López, c’est ralentir le processus ; cela entrave l’espace politique pour prendre ces décisions, cela nous amène à résoudre des conflits au lieu de progresser sur la façon dont nous allons octroyer des titres sur les terres, dont nous allons les distribuer et sur ce qui se passe avec les actifs de la SAE [Société des actifs spéciaux, gestionnaire des biens confisqués aux narcotrafiquants]. » Premiers accrocs, particulièrement inattendus. Pour des organisations telles que la Coordination nationale agraire (CNA), les déclarations de cette proche de… la vice-présidente Francia Márquez stigmatisent la lutte populaire pour la justice face à la dépossession.

Pain béni pour les forces hostiles, qui demeurent en embuscade. « L’ELN co-gouverne avec Petro, accusait déjà la sénatrice du Centre démocratique Maria Fernanda Cabal. Il n’y a qu’à décrocher un téléphone pour que l’aile idéologique parle à l’aile militaire. » Les yeux fixés sur la présidentielle de 2026, cette admiratrice de Donald Trump et Jair Bolsonaro multiplie les outrances : « Souvenons-nous que Petro a des chefs comme Maduro, [Daniel] Ortega, la [Cristina] Kirchner et [Gabriel] Boric. Les chefs sont l’Iran, la Russie et sûrement la Chine (…) Ils veulent commencer à produire de nouvelles générations d’endoctrinés, comme l’ont fait les nazis ou lors de la guerre du Cambodge : les enfants étaient à la tête des camps de concentration, dans des camps pédagogiques et de rééducation. » On pourrait en sourire. Mais Cabal a pour époux le président de la Fédération colombienne des éleveurs (Fedegan) José Félix Lafaurie. En réaction aux récentes occupations de terres, celui-ci a suscité la controverse en évoquant la venue de « temps difficiles » et en suggérant la création de « Groupes de réaction solidaire immédiate » – les paramilitaires ne sont pas nés autrement !

Tout ce beau monde se montre hostile aux négociations avec l’ELN. « Il est clair qu’ils ont perdu toute qualité d’insurgés et qu’aujourd’hui ils doivent être traités comme des criminels de droit commun », déclare une autre « ultra » du Centre démocratique, la sénatrice Paloma Valencia. Pour l’instant en mode mineur, certains secteurs militaires ont pointé le bout du nez. Président de l’Association colombienne des officiers retraités (Acore), soutien du candidat de droite Rodolfo Hernández durant sa campagne, l’ex-colonel Jhon Marulanda s’est exprimé ainsi lorsqu’a été connu le nom du nouveau ministre de la Défense : « Ce n’est pas la nomination à laquelle nous nous attendions ; nous pensions que ce serait une femme. Mais nous avons ce M. Iván Velásquez qui en sait long sur le crime transnational et qui a fortement attaqué l’armée et la police. »
Sabotage ? Provocation ? Pas de quoi inciter les forces de l’ordre à s’enthousiasmer pour la « paix totale », en tout cas : le 1er septembre, dans la zone rurale de San Luis (département de Huila), sept policiers sont morts dans une embuscade dont les auteurs demeurent inconnus. But atteint : sur le thème de la sécurité, le gouvernement se retrouve sous pression.
Enfin, on n’oubliera pas de mentionner l’inévitable Juan Guaidó. Le 12 août, en conférence de presse, le protégé de Washington a vertement critiqué la rapidité avec laquelle Petro a rétabli les relations diplomatiques avec le Venezuela*. « Il n’aurait pas dû se rapprocher de ceux qui aujourd’hui protègent le terrorisme, favorisent les dissidents des FARC et de l’ELN, le trafic de drogue, le trafic d’armes, la traite des êtres humains, la contrebande, entre autres choses »,* a-t-il déclaré. Le personnage peut paraître désormais anecdotique. Qu’on ne s’y trompe pas. Il n’est pas si seul que ça. Interviewé le 7 septembre par CNN en espagnol, l’ex-président Iván Duque a déclaré que « sa grande frustration, en tant que gouvernant, est de ne pas avoir vu la chute de la dictature de Nicolás Maduro au Venezuela. » Si à court, moyen ou long terme, les ennemis de la paix avec justice sociale se mobilisent en Colombie, la droite et l’extrême droite vénézuéliennes, avec les méthodes qu’on leur connaît, participeront activement à l’offensive contre Petro.

Commission de la Vérité

Dans son Rapport préliminaire de 896 pages rendu public le 28 juin 2022, la Commission de la vérité fait la lumière sur un conflit interne long de d’un demi-siècle impliquant guérillas, paramilitaires, forces armées, civils, classe politique et puissances étrangères (essentiellement les Etats-Unis).

  • 450 664 personnes ont été tuées entre 1985 et 2018 (elles pourraient être en réalité plus de 800 000 estime le rapport).
  • 50 770 personnes ont été enlevées.
  • On a compté 121 768 disparus et 7,7 millions de déplacés.

La responsabilité des morts incombe pour 27 % aux guérillas ; 45 % aux paramilitaires ; 12 % aux forces de l’ordre. Si l’on considère les liens avérés entre militaires et paramilitaires, 57 % des victimes sont donc attribuables à l’Etat contre 27 % aux guérillas.
A ces chiffres, il convient de rajouter les 200 000 morts de la période connue sous le nom de « la Violencia » (1948-1954), postérieure à l’assassinat du leader libéral Eliécer Gaitán.

Gustavo Petro invite « les jeunes, les vieux et les vieux sages, les travailleurs, les patrons, les femmes, les Noirs, les Indigènes à participer aux cinquante dialogues régionaux contraignants. » (15 septembre 2022)

[1] En 1995, le candidat conservateur Álvaro Gómez Hurtado (Movimiento de Salvación Nacional) fut également éliminé. Un doute subsiste quant à l’appartenance politique des auteurs de cet assassinat. La responsabilité des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a été évoquée par un de leurs ex-commandants, l’actuel sénateur Julián Gallo (anciennement connu sous le nom de Carlos Antonio Lozada). La thèse demeure contestée, y compris par le fils de Gómez Hurtado.

[2] La Grande Colombie englobait les actuels Colombie, Venezuela, Equateur et Panamá ainsi qu’une partie du nord du Pérou et du nord-ouest du Brésil, en Amazonie. Elle avait été proclamée par le Vénézuélien Simón Bolívar en septembre 1819 à Angostura (aujourd’hui Ciudad Bolivar).

[3] Les activités de l’USAID sont étroitement coordonnées avec celles de la National Endowment for Democracy (NED), une organisation de façade créée en 1983 par Ronald Reagan pour financer en mode « moins sulfureux » les interventions non conventionnelles jusque-là du ressort de la CIA.

[4] Colombia Humana (de Gustavo Petro), Unión Patriótica (UP)-Partido Comunista (PCC), Polo Democrático Alternativo (PDA), Movimiento Alternativo Indígena y Social (MAIS), Partido del Trabajo de Colombia (PTC), Unidad Democrática (UD), Todos Somos Colombia.

[5] Lire « En Colombie, c’est maintenant ou jamais » (26 mai 2022) – https://www.medelu.org/En-Colombie-c-est-maintenant-ou-jamais

[6] Le 9 décembre 2013, il a été destitué de son poste de maire et interdit de mandat politique pendant quinze ans par le très « uribiste » procureur général Alejandro Ordoñez, avant d’être rétabli dans ses fonctions le 23 avril 2014 par le Tribunal supérieur de Bogotá. Prétexte de cette destitution : Petro avait voulu déposséder des entreprises accusées de se comporter en mafia du ramassage des ordures pour transférer celui-ci à un service public.

[7] https://cambiocolombia.com/articulo/poder/petro-si-nos-aislamos-nos-tumban

[8] Cette présidence du Sénat sera ensuite occupée, par rotation, par d’autres forces de la coalition. Dans l’ordre : Parti vert, Parti conservateur et Parti libéral.

[9] Ministre de l’agriculture du néolibéral César Gaviria (1993) ; secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal) de 1998 à 2003 ; secrétaire général adjoint des Nations unies pour les affaires économiques et sociales (2003-2007) ; professeur à Cambridge, Yale, Oxford et Columbia.

[10] « Le changement c’est maintenant » a été le slogan de campagne de François Hollande en 2012.

[11] https://www.elespectador.com/judicial/asi-funcionaran-los-puestos-de-mando-unificados-durante-el-gobierno-de-gustavo-petro/

[12] https://www.infobae.com/america/colombia/2022/07/17/presidente-de-indepaz-asegura-que-el-narcotrafico-empeoro-en-la-presidencia-de-ivan-duque/

[13] L’AGC trouve son origine dans les membres des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) qui, entre 2003 et 2006, dans le cadre de la loi Justice et Paix promue par le gouvernement d’Álvaro Uribe et approuvée par le Congrès, n’ont pas voulu se soumettre au processus de démobilisation.

[14] http://www.colombiainforma.info/asi-cambio-el-paramilitarismo-en-colombia/

[15] Lire « Ex-rebelles, rebelles et pseudo rebelles au prisme de l’Arauca » (25 juin 2022) – https://www.medelu.org/Ex-rebelles-rebelles-et-pseudo-rebelles-au-prisme-de-l-Arauca

[16] https://www.icrc.org/es/document/actualizacion-sobre-la-situacion-humanitaria-en-colombia-2022

[17] Ces mandats d’arrêt concernent : Pablo Beltrán, Aureliano Carbonell, Gustavo Martínez, Silvana Guerrero, Alirio Sepúlveda, Isabel Torres, María Consuelo Tapias, Tomás García Laviana, Óscar Serrano, Vivian Henao y Nicolás Rodríguez Bautista, alias Gabino.

[18] Etaient également garants le Venezuela, le Chili, la Norvège et l’Equateur.

[19] Lire « La Colombie sous la coupe des “criminels de paix” », 11 juillet 2019 – https://www.medelu.org/La-Colombie-sous-la-coupe-des-criminels-de-paix

[20] Outre Salvatore Mancuso, les plus grands dirigeants des milices d’extrême droite ont pris le chemin des Etats-Unis qui les ont jugés pour « narcotrafic » : Rodrigo Tuvar Pupo (alias « Jorge 40 »), Diego Fernando Murillo (alias « Don Berna »), Hernán Giraldo (alias « Pablo Sevillano »), Ramiro Vanoy (alias « Cuco Vanoy »), etc.

[21] Caracol Radio, Bogotá, 25 août 2022 (première interview accordée depuis 15 ans, depuis les Etats-Unis).

[22] Fredy Rendón Herrera, Edward Cobos, Rodrigo Pérez Alzate, Manuel de Jesús Piraban, Luis Eduardo Cifuentes et Ramón Isaza.

[23] Instrument de planification et de gestion sur 15 ans, qui vise à stabiliser et à transformer les territoires des 170 municipalités les plus touchées par la violence, la pauvreté, les économies illicites et la faiblesse institutionnelle.

[24] https://www.semana.com/nacion/articulo/exclusivo-semana-revela-las-cartas-del-temido-alias-douglas-exjefe-de-la-oficina-de-envigado-al-presidente-gustavo-petro-que-le-propone/202234/

[25] Lire « Baie des Cochons ou Opération Mangouste ? » (18 mai 2020) – https://www.medelu.org/Baie-des-Cochons-ou-Operation-Mangouste

[26] Amnesty International a vertement critiqué le gouvernement argentin lorsque celui-ci a officiellement quitté le Groupe de Lima (inféodé à Washington) et demandé à la Procureure de la CPI, Fatou Bensouda, le retrait de toutes les mesures prises contre le Venezuela, à la demande, entre autre, du gouvernement de Mauricio Macri.

[27] https://www.diariolasamericas.com/america-latina/eeuu-mantiene-reconocimiento-guaido-n4254588

[28] Le 7 septembre, au terme d’une réunion avec le président Petro, il a été envisagé la création d’une force militaire conjointe destinée à la protection de la forêt amazonienne.

[29] Lola Allen et Guillaume Long, « Colombie : feu sur l’“ennemi intérieur” », Le Monde diplomatique, Paris, juin 2021.