enfermement en Italie (mediapart)

ci-après un article sur le centre d’identification et d’expulsion (équivalent de nos CRA) de Trapani, en Italie, où sont enfermés des Tunisiens en instance d’expulsion. Il a été écrit par Carine Fouteau (mediapart) dans le cadre de la série La Méditerranée, cimetière migratoire, reportages qui accompagnent jusqu’au 20 juillet l’initiative Boat4People

La révolte gronde dans la prison pour migrants de Trapani, Italie

Mediapart, 08 juillet 2012 | Par Carine Fouteau

Trapani, de notre envoyée spéciale

À l’intérieur de l’Union européenne, au sein de l’espace Schengen, une prison pour migrants tunisiens est au bord de l’explosion. Après la révolution qui a fait tomber Ben Ali, ceux qui ont quitté leur pays en traversant la Méditerranée ont été chassés d’une ville à l’autre. Lampedusa, Naples, Milan, Vintimille, Marseille, Lyon, Paris. Bruxelles pour quelques-uns, Londres pour d’autres, ou encore Berlin.

Harcelés par la police, ils ont vécu dans des conditions extrêmement précaires. Un an et demi plus tard, le centre d’identification et d’expulsion de Trapani, en Italie, signe la fin de leurs pérégrinations. Rassemblés là, ils sont expulsés à la chaîne : deux vols charter sont programmés chaque semaine, le lundi et le jeudi, de Palerme vers la capitale tunisienne. Ce qui représente, depuis l’accord bilatéral du 5 avril 2011 “de coopération pour la lutte contre l’immigration irrégulière” signé entre les deux pays, 60 expulsions hebdomadaires. La Sicile, leur porte d’entrée dans l’UE, aura aussi été leur porte de sortie.

À l'entrée du centre
            “d'identification et d'expulsion” de
            Trapani. (CF)À l’entrée du centre “d’identification et d’expulsion” de Trapani. (CF)

Pour accéder au centre d’identification et d’expulsion de Trapani-Milo, il faut longer la mer jusqu’à l’extrémité ouest de l’île. La côte est urbanisée, l’autoroute bordée de cactus et de lauriers, en contrefort de pentes escarpées et arides. Avant d’arriver dans cette ville portuaire, d’où partent des ferries à destination de… Tunis, on aperçoit ce qui pourrait être une zone militaire en Lego : des bâtiments en forme de cubes et de blocs rectangulaires bicolores, jaune et rouge criards. Une tour centrale surélevée, et, caractéristique des centres de rétention, plusieurs rangées de grillages, des caméras de vidéosurveillance et des éclairages puissants.

Béton et métal plutôt que plastique pour enfant. L’armée, elle, bien présente. Des jeeps surveillent la zone, certaines à l’arrêt, d’autres en mouvement. Le centre est flambant neuf, il a ouvert ses portes en 2011. Mais il n’en a pas moins les caractéristiques d’un univers carcéral.

En bordure du centre.En bordure du centre.

Entrer dans ce type d’endroit fermé est supposé plus facile en Italie qu’en France, mais la réalité se vaut. Les demandes doivent être formulées à l’avance à la préfecture et celles des journalistes sont souvent rejetées. Le plus sûr est d’accompagner un parlementaire, tout en sachant qu’une telle présence ne garantit rien. L’autorisation est toujours soumise à l’arbitraire des préfets. Ce vendredi 6 juillet, le rideau de fer s’ouvre grâce au sénateur de Toscane, Marco Perduca, du parti radical, venu spécialement sur l’île. Dans son sillage : Anna Bucca, la présidente d’Arci Sicile, Riadh ben Ammar, activiste tunisien vivant à Berlin, membre d’Afrique-Europe Interact, Mahrezia Rawefi et Noureddine Mbarki, deux parents de disparus, et Mediapart.

À midi, le comité d’accueil, au complet, se tient dans la première zone, ultra-climatisée, carrelage blanc, machine à boissons fraîches. Réservée à l’administration. De multiples institutions sont impliquées dans la gestion du centre : les militaires sont postés devant et contrôlent les entrées et les sorties ; à l’intérieur, les policiers font du “maintien de l’ordre”, mais n’ont théoriquement pas accès au lieu de vie des migrants. Seuls les salariés des structures coopératives chargées du logement et des repas peuvent entrer dans ce deuxième secteur, séparé du précédent par une nouvelle clôture de quatre mètres de haut et composé de six bâtiments et d’autant de chambres.

Debout, plus ou moins contraints à l’exercice, tous les interlocuteurs sont représentés et délivrent quelques informations générales d’usage. Aucune ONG spécialisée en droit des étrangers, en revanche : il n’existe pas d’aide juridique en tant que telle dans ce centre.

Marco Perduca et des parents de Tunisiens disparus.Marco Perduca et des parents de Tunisiens disparus.

D’emblée, le cadre légal est bafoué. Ce jour-là, 223 personnes sont enfermées, alors que le maximum autorisé est fixé à 204. Autre donnée préoccupante : ne sont “retenus” quasiment que des Tunisiens, à plus de 80 %. Les ressortissants de ce pays ne sont pourtant pas majoritaires parmi les sans-papiers vivant en Italie. Les détenus sont-ils rassemblés en fonction de leur nationalité ? La réponse n’est pas claire : le responsable de l’ordre public du centre, qui se fait appeler Dottor Sciacca, se contente de rappeler les « arrivées massives » de l’an passé et énumère les derniers « débarquements » sur les côtes siciliennes.

« Ils continuent d’arriver », insiste-t-il en réponse à Marco Perduca qui met en cause la nécessité de maintenir l’“état d’urgence” migratoire, décrété le 12 février 2011 et permettant d’outrepasser les dispositifs légaux, comme vient de l’annoncer la ministre de l’intérieur, Anna Maria Cancellieri.

« Ils nous frappent avec le jet des lances à eau »

Arrivée à proximité du lieu de vie des migrants, la mère tunisienne interpelle ceux parmi qui pourrait être son fils, et bientôt pleure. Une vingtaine d’entre eux se sont approchés des grillages. Ils l’écoutent, l’interrogent sur le nom du disparu, sa ville d’origine, son parcours. Mais, non, ils sont désolés, cela ne leur dit rien. Ces échanges en arabe rendent nerveux les policiers. La chaleur est étouffante. Le soleil au zénith s’abat sur la zone des prisonniers sans laisser d’ombre. Torse nu, rien sur leur tête, ils s’accrochent au grillage et laissent exploser leur colère.

Deux mois avant, lors d'une autre visite, un
            cas d'automutilation. (AB)Deux mois avant, lors d’une autre visite, un cas d’automutilation. (AB)

Riadh traduit : « Faites quelque chose, on est traités comme des chiens, c’est la jungle ici, ils nous frappent, on a tout filmé, on a des traces de matraques, certains ont le pied cassé ou la tête blessée, on n’a pas assez à manger, on n’a pas d’eau pour se laver, l’eau qu’ils nous donnent à boire est trop chaude, ils nous frappent avec le jet des lances à eau. » Ils montrent alors les bouches à incendie des pompiers. Les tuyaux sont sortis. Les flaques indiquent un usage récent. « Ils les prennent, ils les mettent dans notre direction, ils nous battent avec », insistent-ils.

L’atmosphère est oppressante. La délégation demande à parler directement aux migrants et à entrer dans leur secteur pour se rendre compte de leur condition de vie. La direction hésite et déplace les visiteurs d’un coin à l’autre, dans la zone intermédiaire où les forces de l’ordre déambulent, en alerte. La tension monte d’un cran. Les détenus secouent les grillages jusqu’à produire un grondement sourd et persistant. Ça tourne, d’un bloc à l’autre, comme une vague de cris. Ils appellent, ils s’apostrophent. L’un d’entre eux grimpe au sommet de la barrière qui les emmure, et redescend. Un autre l’imite et fait le geste de s’empaler.

Des hommes enfermés. (AB)Des hommes enfermés. (AB)

En blouse blanche, les intervenants civils courent dans tous les sens, impression d’hôpital psychiatrique. Le haut-parleur crache des injonctions. Casques et matraques : les policiers sortent leurs équipements et se déploient par petites troupes. La violence est palpable, la confusion et le brouhaha aussi. Les autorités publiques prennent aussitôt ce prétexte pour décréter l’interruption de la visite. Retour dans le hall sur-climatisé. Verres d’eau glacée à disposition. Après plusieurs minutes de discussion, le parlementaire indique que s’il n’est pas possible d’entrer dans cette zone interdite, il souhaiterait néanmoins rencontrer des migrants afin de pouvoir les entendre. Sa demande est acceptée.

Dans une salle à l’écart, les policiers surveillent la porte mais restent à distance et n’interfèrent pas. Le premier est tunisien et s’appelle Ziad ou Nessim, selon son vrai ou faux nom. Ses mains tremblent d’angoisse et de colère. « Je n’ai pas bu d’eau fraîche de la journée », s’excuse-t-il en se servant un verre d’eau. Il raconte son parcours d’écrivain et de boulanger, sa vie en Italie où il est arrivé il y a plus de vingt ans, la période où il a vécu légalement, la drogue, comment il a perdu son titre de séjour et pourquoi il ne veut pas retourner en Tunisie, la révolution qui « n’a rien changé » et les salafistes qui menacent de lui couper un doigt.

Une carte d'identification. (AB)Une carte d’identification. (AB)

Il a fait une demande d’asile, mais, en Italie, à la différence de la France, cela ne l’empêche pas d’être enfermé là. Les centres comme celui de Trapani-Milo sont en effet habilités à “accueillir” aussi bien des sans-papiers en bout de trajectoire administrative que des personnes en attente du statut de réfugié. Il ne supporte plus de rester entre quatre murs :

« Je suis tout seul, je ne me mélange pas pour ne pas avoir de problèmes. Mais il n’y a rien à faire, aucune activité. Je n’ai personne à qui parler, il n’y a pas d’assistance humanitaire. Si tu parles, si tu demandes, ils te lancent de l’eau. Les carabiniers sont entrés et nous ont battus la nuit. Pour quelle raison ? Je ne sais pas. Je n’arrive pas à dormir, chaque jour c’est le chaos, les gens essaient de fuir, les carabinieri ripostent. J’essaie de rester calme, chacun fait son travail, chacun a son histoire, tout le monde a ses raisons, mais c’est impossible de rester un an ou six mois ici, personne ne peut le faire, ce n’est pas humain. »

Il détaille son lieu de vie : « Dans ma chambre, il y a six lits, mais on est seize à y dormir, ils sortent des matelas de dessous les lits. Ils ne changent pas nos draps. »

À propos des repas, il confirme ce qu’Anna Bucca avait constaté lors d’une visite précédente dans le cadre de la campagne Open Access Now : « On nous donne des sacs plastique et on mange ce qu’il y a dedans. » Pour des raisons de “sécurité”, le centre n’est pas équipé de salle commune où les résidents pourraient déjeuner et dîner. La distribution a lieu vers 11h30. À l’appel de leur nom, ils viennent chercher leur paquet, ils sont encerclés par les gardiens et mangent à même le sol. « C’est toujours pareil, pâtes, riz, salade ou thon », indique Ziad. « Ce type de traitement humiliant et irrespectueux de la dignité humaine relève de la torture », signalait le rapport d’Open Access Now.

Son genou est gonflé et recouvert d’un bandage plus vraiment propre. Et le médecin ? « Il n’est jamais là. Quand je l’ai vu, il m’a dit que ça pouvait attendre. Ça fait 20 jours, il ne me donne rien. Mais dans les repas, ils mettent des choses, c’est sûr, pour nous faire dormir. »

« J’ai essayé de m’enfuir à 5 heures ce matin »

Oussema s’assoit sur la chaise que Ziad vient de quitter. Il est arrivé le 9 mars 2011 à Lampedusa et lui non plus n’a pas un parcours rectiligne. Il est enfermé dans ce centre depuis un mois et sait qu’il risque d’être expulsé. « Tant pis, j’irai en France », dit-il. Jeune majeur, il a l’air d’un adolescent : « J’ai essayé de m’enfuir à 5 heures ce matin, mais j’ai été pris. » A-t-il été sanctionné ? Il assure que non.

Le repas servi dans des sacs plastique. (AB)Le repas servi dans des sacs plastique. (AB)

Lui aussi décrit des conditions de vie déplorables : « L’eau à boire est chaude. Pour se laver, il n’y en a pas. Elle est coupée à cause des travaux, mais c’est tout le temps. Le repas, c’est toujours pareil et les portions sont trop petites. Je m’ennuie, je n’ai rien à faire. » Il indique qu’il peut passer et recevoir des appels téléphoniques quand il le souhaite, même si la carte que les détenus reçoivent de l’administration est rationnée.

Interrogé par Marco Perduca sur la présence d’imam ou d’autorité religieuse dans le centre, Oussema répond qu’il n’y en a pas, mais que personne n’est empêché de faire sa prière. L’exercice des droits est des plus problématiques. Le parlementaire lui demande s’il a pu voir un avocat récemment. « Non, je n’ai pas d’argent », répond-il. « Ça ne devrait pas être une question financière, tu dois pouvoir être défendu gratuitement », rappelle l’élu.

La distribution. (AB)La distribution. (AB)

S’installe à sa suite Ikrami, avec sa mallette remplie de documents administratifs, au milieu de cartes postales et de photos-souvenirs. Égyptien, arrivé en 1999 en Italie, bénévole pour Caritas, il est emprisonné, dix ans plus tard, pour faux permis de séjour et séjour irrégulier. Il est transféré de prison en prison, certaines étant dans un état de délabrement avancé. À plusieurs reprises, il est placé en isolement. Sa peine terminée, il est aussitôt informé qu’il doit quitter le territoire.

Double peine, en Italie comme en France. Trapani, pour lui, est une prison comme les autres. Il a demandé l’asile en raison de ses convictions religieuses catholiques et parce qu’il n’a plus de contact avec sa famille en Égypte. La réponse est tombée la veille. « C’est un refus », annonce-t-il. Il ne se plaint de rien. Il range ses affaires, ses cartes, ses papiers. Il remercie, s’excuse d’avoir dérangé, et sort.

L’usage des lances d’incendie, l’absence de réfectoire et la distribution de sacs en plastique pour les repas, l’eau chaude à boire, les coupures d’eau récurrentes, le manque total d’activités (à la différence de ce qui existe dans les prisons “normales”), l’accès payant aux droits : la longue liste des griefs est soumise aux gestionnaires policiers et civils du centre.

Les policiers mettent en avant la notion d’ordre public pour expliquer, par exemple, que les matches de football sont proscrits, ou qu’aucune salle de cantine n’est prévue, « ils risqueraient de se regrouper et de faire des troubles ». La crainte de la révolte et de l’émeute transparaît dans leur discours et est utilisée comme motif pour autoriser un usage démultiplié de la force.

Pour leur défense, les représentants des sociétés coopératives avancent, eux, que la surpopulation dans certaines chambres est liée au fait que « beaucoup de gens préfèrent dormir par terre ». « Nous proposons un service de catering, avec des menus très variés que l’on peut individualiser en fonction des régimes alimentaires. Nous sommes les seuls à proposer cette prestation. Bien sûr, vous trouverez toujours des gens pour se plaindre », indique l’un d’entre eux Giovanni Barbera. Plus prosaïquement, ils soulignent qu’ils sont tenus par des appels d’offres de plus en plus serrés. En échange de leurs services, ils reçoivent 38 euros par jour et par étranger. Un nouvel organisme vient de décrocher le bail suivant en proposant d’abaisser le tarif à 27 euros. Actuel prestataire, Insieme (“Ensemble”) va ainsi être remplacé par Oasis, basé à Syracuse.

Vue générale depuis la tour surélevée. (AB)Vue générale depuis la tour surélevée. (AB)

Depuis l’ouverture du centre, 1 400 personnes sont passées par Trapani-Milo. Quelques dizaines ont réussi à s’échapper. En Italie, le maximum légal de rétention a augmenté en quelques années, de 3, à 6 puis 18 mois. Selon les responsables du centre, la durée moyenne de séjour est de deux mois. Lors de la visite du 24 avril, un autre chiffre, cinq mois, avait été donné. Le détenu le plus ancien, toujours d’après eux, est arrivé le 4 novembre 2011, les témoignages évoquent des durées beaucoup plus longue d’un an et demi.

Ce jour-là, 184 sont répertoriés sur la liste des présents. Pour Anna Bucca, la concentration de tant de ressortissants de la même nationalité n’est pas seulement la conséquence du fait que beaucoup de départs pour Tunis se font à Palerme : « C’est aussi le résultat de la politique menée en Italie qui criminalise et instrumentalise l’immigration. Cela produit un racisme des institutions. Depuis un an, les Tunisiens sont visés, parce que soi-disant ils allaient envahir l’Italie. Le désastre annoncé n’a évidemment pas eu lieu, mais il fallait montrer les muscles. »

Environ 40 000 Tunisiens auraient quitté leur pays l’année dernière, la plupart ont transité par la Sicile. Selon Marco Perduca, 25 000 à 30 000 ont été renvoyés. Parmi ceux-là, beaucoup vivaient depuis de nombreuses années en Italie.

À 16 heures, la visite est terminée. Mais avant de partir un repas est offert à la délégation. Une débauche de calamars, poissons frits, beignets, olives, légumes en fagots, toasts au fromage, gâteaux en tout genre, boissons à volonté. Les visiteurs, eux, ont perdu l’appétit.

Entrer dans un centre de rétention, comme y faire des photos, est soumis à des règles mais surtout à l’arbitraire des autorités compétentes. Ce vendredi 6 juillet 2012, j’ai pu franchir le seuil du centre de Trapani-Milo, en Sicile, après en avoir fait la demande, mais je n’ai pas été autorisée à prendre de photos à l’intérieur. Seules les images de la première page, depuis l’extérieur, sont du jour de la visite. Celles des pages 2 et 3, à l’intérieur, datent d’une précédente visite, le 24 avril 2012, et ont été prises par Anna Bucca. Merci à elle et à Marco Perduca qui, en tant qu’élu italien, a permis au petit groupe dont je faisais partie de l’accompagner.